Elle s'appelle Marieke Lucas Rijneveld, elle est autrice, néerlandaise et blanche. Elle devait traduire la jeune poétesse noire étasunienne Amanda Gordon. elle a dû renoncer devant la polémique.

On se souvient tous à l’investiture de Joe Biden, le 20 janvier, de cette jeune poétesse noire de 22 ans, Amanda Gorman et de son long poème épique lu à la tribune : The Hill We Climb, « La Colline que nous gravissons ».

Au Pays-Bas, un éditeur prestigieux, Meulenhoff, a décroché de haute lutte les droits de traduction de ce poème et de quelques autres textes et désigné une traductrice d’exception :

Marieke Lucas Rijneveld. Une jeune autrice et poétesse néerlandaise blanche à peine trentenaire et déjà couronnée du très prestigieux Booker Price.

La polémique va se focaliser sur sa couleur de peau : le 25 février, une journaliste, militante noire de la mode et de la culture, Janice Deul, publie d’une protestation dans les pages du grand quotidien De Volkskrant.

Pour elle, le choix d’une traductrice blanche est « incompréhensible ». « La poésie et la vie d’Amanda Gorman sont colorées par ses expériences et son identité de femme noire ».

Elle ajoute à l’attention de l’éditeur : « élargissez votre horizon, entrez dans le 21ème siècle, soyez la lumière et non la colline à gravir. Le talent des Noirs doit être vu, entendu, apprécié. Publiez leur travail. La parole des Noirs compte ».

Une position qui s’inscrit dans le mouvement « Black lives matter »…

Mais avec une spécificité néerlandaise. Les Pays-Bas sont organisés depuis le 19ème siècle autour d’un système appelé « piliarisation ». En clair, chaque confession religieuse – à l’époque catholique, protestante et même athée - à son « pilier.

C’est-à-dire ses institutions, ses radios, ses journaux voire ses partis politiques. Les Musulmans ont voulu leur place dans ce système dans les années 90/2000. Aujourd’hui, ce système veut dépasser son ancrage religieux pour s’élargir, par exemple aux Noirs des ex-colonies néerlandaises.

Donc le débat au Pays-Bas nous est à la fois très compréhensible - une traductrice blanche est-elle ou non légitime à traduire une auteure noire ? - Et aussi très incompréhensible, puisqu’il s’inscrit dans une longue histoire de communautarisme institutionnel.

Marieke Lucas Rijneveld renonce avec grâce

Le choix de Marieke Lucas Rijneveld ravissait l’américaine Amanda Gordon qui admirait l’œuvre de sa traductrice néerlandaise. 

Elle a finalement décliné l’offre en publiant ceci : « je suis choqué par la polémique autour de ma participation à la diffusion du message d’Amanda Gorman. Mais je comprends que certains puissent être blessé que l’éditeur Meulenhoff m’ait choisi ».

« Je me serais dévouée à transcrire la force, le ton et le style d’Amanda. Mais je réalise que si je peux penser et ressentir de cette façon, beaucoup ne le peuvent pas. Je souhaite que ses idéaux touchent le plus de lecteurs et ouvre tous les cœurs ».

Pour ma part je voudrais que nos auditeurs comprennent qu’il s’agit, de la part de Marieke Lucas Rijneveld, d’une renonciation douloureuse mais généreuse et très néerlandaise et certainement pas d’une défaite : au fond, elle renonce pour laisser au « pilier » noir néerlandais une chance de s’exprimer et donc de s’intégrer plus vite.