Les exposants du salon du livre de Rio n'en sont toujours pas revenus : à l'ouverture des dizaines de policiers sont venus saisir un album contenant - ô horreur ! - un baiser langoureux entre deux hommes. Récit.

L'un des 14 000 livres de thème LGBT distribués gratuitement à la Biennale du livre de Rio en signe de protestation contre la censure de la BD de Marvel avec deux super-héros s'embrassant en couverture
L'un des 14 000 livres de thème LGBT distribués gratuitement à la Biennale du livre de Rio en signe de protestation contre la censure de la BD de Marvel avec deux super-héros s'embrassant en couverture © AFP / Fernando SOUZA / RIO DE JANEIRO BIENNIAL INTERNATIONAL BOOK FAIR

Direction Rio de Janeiro, pour une décision de la Cour suprême brésilienne. Une décision rendue en urgence dimanche soir et qui a le mérite de rappeler l'évidence pour un pays démocratique et qu'on pourrait résumer ainsi : « au Brésil, il est interdit d'interdire l'expression d'une opinion et plus encore lorsqu'il s'agit d'une oeuvre ».

La question est donc : pourquoi la plus haute instance judiciaire du Brésil a-t-elle dû se fendre d'un arrêt en plein weekend ? Cette histoire commence en fait dès la semaine dernière et l'ouverture de la biennale internationale du livre à Rio.

Or il se trouve que cette année, sitôt ouverts, les exposants de cette institution carioca ont vu débarquer, médusés, des dizaines de policiers en uniforme. Ils se sont dirigés vers le stand des BD Marvel pour confisquer « Les Avengers, la croisade des enfants ».

Evangéliques contre décadence

On se pose d'autant plus la question que l'ouvrage en question n'a rien d'une nouveauté : il a été dessiné aux Etats-Unis depuis plus de dix ans ! Seulement voilà, en ces temps troublés – au Brésil comme ailleurs – il suffit d'un baiser pour déchaîner les passions.

L'album ne contient ni violence excessive, ni même la recette de la bombe nucléaire pour les nuls. Non, il contient un baiser homosexuel entre deux personnages masculins qui, par ailleurs, sont décrit comme un couple bien sous tous rapports.

Or, le maire de Rio, Marcelo Crivella, est un ancien pasteur évangélique, très proche de Jair Bolsonaro, le président brésilien d'extrême-droite. Il est de plus convaincu que sa mission quasi divine est de « moraliser » le Brésil en commençant par sa ville, Rio.

La réplique des médias et du public

Sur laquelle un enfant pourrait tomber et dans laquelle il découvrirait l'horreur, à savoir un baiser gay ! Vade Retro Satanas ! Evidemment, il a obtenu l'effet inverse : sitôt la descente de police de vendredi connue, la réplique s'est organisée : un Youtubeur très connu au Brésil, Felipe Neto, a acheté des milliers d'exemplaires de livres contenant des histoires ou des dessins impliquant des gays ou des lesbiennes et les a aussitôt distribué gratuitement à la biennale dans un joyeux happening.

Mais le plus spectaculaire, c'est l'édition de samedi du quotidien de référence du Brésil, A Folha de Sao Paulo, l'équivalent là-bas du Monde, qui a mis en une le dessin incriminé : deux hommes enlacés et s'embrassant langoureusement.

Le Brésil, l'autre pays des gays et lesbiennes

Non, le Brésil reconnaît, par exemple, le mariage gay depuis 2013, quelques mois seulement après la France. De plus, les fameuses Telenovelas, ces feuilletons à l'eau de rose si brésiliens, ont des personnages gays qui se font des papouilles depuis longtemps.

En fait, ce que voulait le maire de Rio, c'est envoyer un signe aux Evangéliques qui l'ont élu et qui sont très conservateurs sur l'avortement ou l'homosexualité. Ils représentent déjà un quart de l'électorat brésilien.

L'épisode du salon du livre de Rio n'est en fait qu'une façon pour le camp évangélique de marquer son terrain et peu importe la décision de la Cour suprême brésilienne et la démocratie : le Christ a toujours raison et – selon eux – hait les gays.

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