Treize jours de manifestations et plusieurs dizaines de tués par balles : la Colombie connait son plus important mouvement social depuis 70 ans.

C’est là que les manifestations ont été les plus importantes et là que le bilan humain a été le plus lourd, avec des « milices armées » et la police qui ont tiré sur la foule à belles réelles.
C’est là que les manifestations ont été les plus importantes et là que le bilan humain a été le plus lourd, avec des « milices armées » et la police qui ont tiré sur la foule à belles réelles. © AFP / Luis ROBAYO

Direction la Colombie où les grèves nationales et les manifestations s’enchaînent. Mais avant même d’évoquer ces 13 journées de crise politique et sociale – avec des morts par balles parmi les manifestants -, je voulais raconter une histoire : hier, des représentants amérindiens de Calí ont abattu la statue iconique de Sebastían de Belalcázar.

Sebastían de Belalcázar n’est pas une gloire locale : c’est un conquistador espagnol du XVIe siècle à qui l’on doit la fondation de villes comme Quitó, la capitale équatorienne, et Cali, en Colombie, mais aussi des massacres de milliers d’Amérindiens incas ou misak.

Par ailleurs, cette statue n’a pas été érigée à une époque lointaine, mais en 1937, au cœur de la 3e ville du pays. L’Histoire coloniale n’est pas une brumeuse relique du passé en Colombie : c’est de l’actualité brûlante et une humiliation quotidienne.

Cette histoire pour tenter de comprendre que ce qui se passe en Colombie est plus grave qu’une simple explication factuelle : ces 13 journées de mobilisation – et ce alors que le pays est ravagé par la Covid19 – remuent en profondeur le corps social colombien.

Cali, épicentre de cette contestation…

Cali, c’est donc une ville de plus de 2 millions d’habitants située dans le sud de la Colombie. C’est là que les manifestations ont été les plus importantes et là que le bilan humain a été le plus lourd, avec des « milices armées » et la police qui ont tiré sur la foule à belles réelles.

Le gouvernement vient d’y ordonner le déploiement de l’armée. Ce qui n’est jamais une bonne nouvelle dans un pays qui a connu la « violencia », c’est-à-dire des années de répression violente, avec des milliers de victimes à la clé et des millions de déplacés.

Cali est une ville très jeune et très pauvre. Or la crise de la Covid19 a mis à nu le maigre système de protection sociale colombien. Une jeunesse à qui l’on demande, par ailleurs, d’étudier dans des facs parmi les plus chères au monde.

Partout dans le pays, mais particulièrement à Cali - où en plus se concentre bon nombre des peuples amérindiens marginalisés de Colombie – la jeunesse colombienne, comme avant elle la jeunesse chilienne, exige l’éducation gratuite et plus de sécurité économique.

Des manifestions qui ont débuté par banale histoire de TVA !

Un peu au fond comme les manifestations chiliennes de 2019 avaient commencé par une histoire de prix du ticket de métro. Ici, c’est la volonté du gouvernement, en pleine crise, d’imposer une TVA sur des produits alimentaires qui a mis le feu aux poudres.

La question est comment se sortir de cet immense mouvement social ? La réponse officielle est désolante. Le président Iván Duque jette de l’huile sur le feu en insultant les manifestants et en menaçant d’appliquer « la mano dura », ou la méthode dure.

Pour vous donner une idée de la « méthode » Duque : alors que des manifestants ont été tués en pleine rue dans tout le pays – on parle de 27 à 38 morts en tout – et que Cali s’enfonce dans le chaos, le président, lui, a passé 35 minutes sur place entre 2 avions !

Du coup, un nouvel appel à la grève générale a été lancé pour demain. Mais d’ores et déjà, les historiens colombiens parlent de la plus importante mobilisation sociale en 70 ans. On n’a pas fini, croyez-moi, de parler de la Colombie et de sa jeunesse.