Depuis 332 ans, Moscou a la haute-main sur l'Eglise orthodoxe ukrainienne. Depuis le 15 décembre, ce n'est plus le cas. Explications.

C'était il y deux jours, samedi 15 décembre. Plusieurs milliers d'orthodoxe avaient fait le déplacement devant l'Eglise Sainte Sophie de Kiev pour assister à l'évènement : à savoir un synode dit « d'union » de l'Eglise orthodoxe ukrainienne.

Cent quatre-vingt dix délégués, popes, prieurs et évêques, réunis là pour, d'une part désigner un patriarche, en l'occurence le patriarche Epiphanie, 39 ans, ce qui est très jeune pour un prélat et d'autre part, acter la séparation d'avec Moscou.

C'était ça le vrai enjeu de ce synode : accomplir les rites nécessaires à la création d'une nouvelle branche de l'Orthodoxie : l'Eglise orthodoxe autocéphale d'Ukraine. Et pour plus de solennité, le patriarche eucuménique de Constantinople était présent.

Autocéphale ou inféodée ?

L'Orthodoxie rassemble 15 Eglises autocéphales, c'est à dire des Eglises nationales parfaitement indépendantes les unes des autres. L'Eglise orthodoxe serbe, roumaine, bulgare, grecque, russe etc... Sauf en Ukraine, où depuis 332 ans, la patriarche russe à la haute main sur les Orthodoxes ukrainiens.

L'actuel patriarche russe s'appelle Kirill et il est un allié de Vladimir Poutine. D'où le problème : depuis 2014 et la guerre menée par les Russes dans l'Est de l'Ukraine et surtout avec l'annexion de la Crimée, cette tutelle religieuse est devenue insupportable pour ceux des Ukrainiens qui souhaitent couper définitivement les liens avec Moscou.

Or une occasion en or s'est présentée il y a quelques mois maintenant : les Ukrainiens ont profité de la mésentente entre Moscou et Constantinople.

Bartholomée contre Kyrill

Constantinople, et pas Istanbul : pour les Orthodoxes qui n'ont jamais avalé la chute de leur 2e Rome en 1453, Istanbul reste Constantinople. Or, à Constantinople se trouve le Patriarcat eucuménique orthodoxe, avec à sa tête Bartholomée 1er.

Formellement, il est le seul à avoir autorité sur l'ensemble des 300 millions d'Orthodoxes dans le monde. Mais dans la réalité, il règne sur 3 000 fidèles en Turquie. Inutile de préciser que les Russes, et donc Kirill, et leurs 100 millions de fidèles méprisent Bartholomée 1er qu'ils soupçonnent en plus d'entretenir de trop bonnes relations avec Catholiques et leur chef, le pape François.

C'est là que les Ukrainiens, en l'occurence l'actuel président ukrainien M. Porochenko, ont saisi leur chance. Certes Bartholomée 1er n'a qu'un pouvoir symbolique mais il reste le seul à pouvoir accorder le « tomos », c'est-à-dire l'autonomie d'une Eglise orthodoxe.

La vengeance est un "tomos" qui se mange froid

Et le 30 octobre, Bartholomée 1er a promis le fameux « tomos » à l'Eglise orthodoxe d'Ukraine. Fureur de Kirill (de Moscou) qui a coupé tous les liens avec Constantinople. Mais rien n'y a fait et le patriarcat de Moscou est en train d'assister impuissant à la scission.

Or, mine de rien, ce sont des milliers de paroisses, d'églises et de couvents qui, dans les mois et les années à venir devront choisir entre Moscou et Kiev. Douze mille environ. Ça veut dire beaucoup d'argent et surtout beaucoup d'influence en moins pour Moscou.

C'est bien la leçon de cette histoire : en déclenchant une guerre tactique en Ukraine, Vladimir Poutine a obtenu une défaite stratégique historique : la rupture avec 332 années d'histoire orthodoxe commune. Même les Soviets n'avaient pas fait pire !

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