La Turquie s'embrase pour un nouveau concept politico-historique : la "Patrie bleue". C'est-à-dire le retour d'Ankara en Méditerranée orientale. Aujourd'hui, on a même la vidéo (et l'hymne).

Recep Tayyip Erdoğan, président de la Turquie
Recep Tayyip Erdoğan, président de la Turquie © AFP / Adem ALTAN

On part à Ankara, où une vidéo très nationaliste a été « postée » par Erdogan. Ce n'est pas la première fois que la présidence turque met en ligne des vidéos patriotico-historiques qui mêlent rappels glorieux de l'histoire ottomane et l'actualité présente. Ce qui rend celle-là un peu particulière est qu'elle a un hymne et un concept.

Le concept s'appelle en turc Mavi Vatan, ce qui peut se traduire par « Patrie bleue » et le bleu dont il est question est la Méditerranée bien sûr. L'idée est que la Turquie doit renouer avec son glorieux passé maritime et redevenir une puissance méditerranéenne.

La vidéo met en scène la marine turque d'aujourd'hui en parallèle avec la marine ottomane qui, en 1538, a battu la Sainte Alliance – c'est-à-dire les marines vénitiennes, génoises et espagnoles – lors de la bataille de Préveza. Eh puis, il y a l'hymne !

Les paroles sont à l'avenant : « Oh Monde, écoute-moi / Je suis le fils d'un martyr / de la terre au croissant de lune / Le sang de mes ancêtres coule dans mes veines / Nous mourons et nous tuons pour la Patrie bleue »

Par ailleurs, la vidéo est délicieusement anachronique : on y voit des Croisés en côte de maille (les Croisades, c'est cinq siècles avant la bataille de Préveza) on y voit le capitaine d'une frégate embrassant le Coran sous un portrait de Kemal Ataturk. Cherchez l'erreur.

Enfin, la bataille de Préveza n'est pas la fin de l'histoire navale turque. La revanche aura lieu 30 ans plus tard : la marine ottomane sera alors détruite à Lépante en 1571 par la même Sainte Alliance. Mais la précision historique n'est pas l'affaire d'Erdogan.

Crise et nationalisme 

En période de crise – et la Turquie en traverse une grave - il fait ce que Vladimir Poutine, qu'il admire, a fait avant lui : en appeler pour Poutine à la Russie éternelle et à son empire et pour Erdogan, à la Turquie éternelle et à son empire ottoman.

Le problème, c'est qu'il faut en avoir les moyens. Donc, d'un côté il enflamme le nationalisme turc, et de l'autre il tente d'apaiser un conflit qu'il a lui-même orchestré : celui du mois dernier dans la Mer Egée qu'il considère donc comme sa « Patrie bleue ».

D'un côté, il rend Sainte Sophie au culte musulman et de l'autre, il restaure à grands frais un ancien orphelinat grec orthodoxe situé près d'Istanbul, l'orphelinat de Prinkipo. D'un côté cette vidéo, et de l'autre il ramène au port sa flottille de guerre en mer Egée.

Inviter la Turquie à la table du partage des eaux

J'aimerais bien conclure par cette formule : « Erdogan, grand parleux, petit faiseux », mais j'aurais tort. On n'agite jamais le nationaliste - turc, grec, serbe, hongrois... et j'en passe - sans conséquence : c'est risquer la guerre, comme le disait François Mitterrand. Mais heureusement, les Turcs – interrogés par sondage – ne veulent pas la guerre. Et Erdogan le sait !

Par ailleurs, ce qu'il dit n'est pas si déraisonnable : le partage des eaux le long des côtes turques a été conclu en 1923. A l'époque, on n'avait pas découvert de gaz. Il ne serait donc pas absurde d'inviter aujourd'hui la Turquie à la table d'un nouveau partage.

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