C’est à une expérience de "laboratoire" que se sont livrés de jeunes journalistes, passionnés d’enquêtes de terrain. Leur objectif : démontrer que des sites Internet très fréquentés - plusieurs millions de visiteurs mensuels - qui se prétendent spécialistes de la "ré-information", diffusent bel et bien n’importe quoi, des fausses nouvelles, des informations malveillantes, purement inventées, de vraies légendes.

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Conspi hunter logo spicee © Radio France / Avec l'amabilité de Spicee.com

Pour chasser, c'est bien connu, il faut d'abord appâter.

C’est bien qui a germé dans la tête de petite équipe de journalistes trentenaires du media digital Spicee.com : organiser la traque de ceux qui répandent des informations toxiques fondées sur des théories complotistes, afin de comprendre comment ils sont organisés et surtout comment ils font circuler les histoires aberrantes qu’ils publient…Ils ont donc mis au point un "appât", en utilisant une méthode radicale, un véritable subterfuge, que nous révèle le journaliste Thomas Huchon , qui a conduit cette enquête :

On a inventé un complot pour voir si quelque chose de complètement imaginaire allait ou non être repris par les sites des réseaux conspirationnistes. On a voulu prendre les complotistes à leur propre piège et mesurer leur capacité à vérifier une information

Pour élaborer leur histoire de complot, ils ont adopté une démarche scientifique et se sont entourés d'une équipe d'experts :

On a mené une expérience, encadrée par un sociologue, Gérald Bronner, un spécialiste des théories du complot Rudy Reichstadt, une société de mesure de l’audience sur Internet qui s’appelle Flamefy et Sophie Mazet, une enseignante qui a mené une cours d’autodéfense intellectuelle dans son lycée afin de remettre un peu de sens critique dans la tête de ses élèves.

Tous ensemble, grâce aux travaux des uns et à l'expertise des autres, ils ont d'abord analysé de nombreuses vidéos conspirationnistes qui circulent sur le web afin d'identifier les "canons" du genre, et ont abouti à un scénario :

Le virus du sida a été inventé par la CIA dans sa lutte contre Cuba. C’est la vraie raison du blocus économique et sanitaire de l’île depuis cinquante ans. Et si Obama accepte aujourd’hui de lever l’embargo c’est pour récupérer le vaccin que les cubains ont développé en secret.

Une histoire qui fait donc référence aux services secrets, aux questions de santé, au sentiment anti-américain... des ingrédients classiques empruntés au "corpus théorique" de la complosphère.

Quant à la diffusion de cette histoire, elle a été aussi finement préparée par thomas Huchon et l'équipe de spoicee.com, fortement épaulée en la matière par l'agence Flamefy :

On a créé une fausse identité sur les réseaux sociaux, un « avatar » baptisé Lionel Perrotin, que j’ai animé pendant sept mois en infiltré dans cet univers virtuel que l’on appelle « la Complosphère »

En amont de la diffusion de la vidéo-appât, cet avatar infiltré "Lionel Perrotin" s’est constitué donc un réseau d’amis sur Facebook et d’abonnés sur Twitter, et il a très vite été sollicité à son tour pour entrer des cercles d’adeptes du complotisme. Tant et si bien qu’au bout de six mois il avait réuni vaille que vaille autour de lui cinq cents amis sur Facebook avec lesquels il interagissait déjà beaucoup, et c’est à ce moment-là seulement qu’il a posté sur sa chaîne YouTube la vidéo qui révélait les prétendus liens entre le virus du SIDA et le blocus de Cuba…Juste au moment de la mise en ligne, Lionel Perrotin a envoyé quelques messages à son réseau et à un site réputé défendre des thèses complotistes…Et le résultat s’est révélé tout à fait probant, comme le raconte Thomas Huchon :

Eh ben ils ont mordu à l’hameçon. Ils ont répondu en disant que c’était un « magnifique travail ». Ils l’ont aussi mis en « Une » de leur site Internet, et là, tout de suite, on a vu une accélération à vitesse grand V de la diffusion de cette vidéo, que nous observions simultanément sur YouTube – le compteur de vues, - sur Facebook et Twitter le nombre de partages et de re-tweet. Ce que je peux dire c’est que quelqu’un qui n’existe pas, qui n’est pas un media et qui raconte un mensonge, va réussir en trois semaines à être vu 10 000 fois sur YouTube et va avoir sa vidéo partagée plus de 1000 fois sur les réseaux sociaux !

Un mois plus tard l’équipe sortait un documentaire dans lequel la supercherie était révélée : un film à objectif pédagogique, qui vise principalement un public jeune, perméable aux histoires de complot, qui risque la radicalisation politique , et qui est désormais présenté régulièrement dans les établissements secondaires, à la demande des enseignants. Ça dure 42 minutes et c’est à voir sur Spicee.com (en accès payant, précisons-le…)D’ailleurs c’est un peu dans le même esprit que le gouvernement vient tout juste de lancer un site web dont la vocation est proche : « on te manipule»… c’est sur le portail gouvernement.fr. Nous aurons l'occasion d'en reparler...

@Anne Brunel - Les Légendes du Web du vendredi 05 février 2016 in Secrets d'Info sur France Inter

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