Grâce à l'expertise scientifique la légende rurale du squelette de Montcigoux s'est retrouvée littéralement déconstruite, tout à fait comme on "debunk" aujourd'hui les rumeurs et autres légendes qui circulent sur Internet.

Analyse au scanner du crâne du squelette inconnu
Analyse au scanner du crâne du squelette inconnu © / Anne Brunel

Nous revenons cette semaine sur une légende bien réelle cette fois, dont les experts de la gendarmerie nationale ont fini par éclaircir le mystère.

Ernest le squelette

Pour bien saisir l'enjeu de ces révélations... il convient de revenir un instant sur ce que que dit cette légende :

On est en 1840, 50. Ernest et Céline s’aiment de folle passion. Lui est le hobereau du village de Montcigoux, dans le Sud Limousin, et Céline... est sa sœur ! De cet amour incestueux naissent 5 enfants… étouffés dès la naissance. Et la brouille avec leur frère Arthur les conduit à fuir ensemble en Californie, où démarre tout juste la ruée vers l’or.

Les années passent… plus de nouvelles … jusqu’au jour où, toujours selon la légende, les deux amants à peine revenus font face au frère jaloux qui assassine Ernest et séquestre Céline dans la tour jusqu’à sa mort.

Comment une histoire aussi fantastique mêlant le sordide au merveilleux a-t-elle pu surgir dans un hameau périgourdin au seuil du XXème siècle ?

La légende est apparue à la suite d'un événement majeur survenu au village à la veille de la 1ère guerre mondiale : la découverte d'un squelette, lors de travaux de terrassement dans les communs du chateau - en réalité une simple gentilhommière. Le père Vignol, aujourd'hui décédé, en a été le témoin et l'a raconté dans un documentaire télé dans les années 1980 :

C’était en 1913, au mois de décembre. On était à l’école, et il y en a qui sont venus dire qu’ils avaient découvert un squelette au château.

Alors sitôt sortis de l’école, notre premier travail, a été d’y aller voir. Et.. je l’ai vu ! De mes yeux ! On nous a alors dit qu’en creusant une cave, avec un coup de pioche, ils ont piqué le crâne

Dès lors, les vieux du hameau qui se souviennent des récits concernant l'hypothétique retour du châtelain, trouvent aussitôt une identité au squelette à peine exhumé : ce ne peut être qu'Ernest. Si on ne l'a jamais revu au chateau c'est que son frère l'avait fait disparaître dès son retour d'Amérique où il avait fait fortune !Alain Vignol, le fils du père Vignol, se souvient des récits de son père, des déductions rapidement faites et de la satisfaction que cette évidente vérité apportait à tous. Et depuis son enfance à son tour il raconte à qui veut l'entendre l'histoire d'Ernest-le-squelette, aujourd'hui encore exposé dans la tour de la gentilhommière.

L'expertise de la gendarmerie

Pendant plus d'un siècle on a donc été convaincu. Il était devenu notoire que ce squelette était celui du hobereau Ernest Pagnon de Fontaubert. Et ce d'autant plus que cette belle histoire pleine de rebondissements avait été reprise tout d’abord en feuilleton dans la presse locale puis colportée par des romans. Il y avait même eu un film de télévision !

Mais voilà qu'en 2014 un historien apportait la preuve - sur la foi d’archives françaises et californiennes - qu’Ernest était en réalité mort en Californie ! Assassiné donc, certes, mais en plein Far-West. Il y a un acte de décès, des témoignages. Bref. La science venait s'en mêler et la légende commençait à vaciller !

Raison pour laquelle les gendarmes décidaient de tenter d'éclaircir le mystère.

Premières conclusions livrées par l’anthropologue de l’Institut de Recherche Criminelle de la gendarmerie nationale , la lieutenanteAnne Coulombeix :

Analyse scanner des fémurs du squelette inconnu
Analyse scanner des fémurs du squelette inconnu © / Anne Brunel

Il s'agit d'un sujet de type caucasien [en clair, un européen]

Il s'agit d'un adulte âgé

Il mesurait entre 1m60 et 1m65, approximativement

Et sur la question des causes de la mort, cruciale car le squelette présentait notamment au crâne des traces suspectes, la réponse est tout aussi lapidaire :

Les fractures visibles sur le crâne sont d'origine naturelle. Il est fréquent qu'au cours des fouilles des coups de truelle ou de pioche soient portés sur les os avec les instruments de fouille et les cassent. On peut très clairement les distinguer de coups qui auraient été portés au moment de la mort. Nous ne partons donc pas sur une piste criminelle mais sur des fractures d'origine naturelle, liées au choc, au transport, et à l'usure du temps .

Donc, si l'on récapitule l'ensemble des éléments apportés par les scientifiques dans cette affaire :

1 - Ce squelette n'est pas celui du hobereau Ernest Pagnon de Fontaubert qui est mort assassiné en Californie

2 - L'inconnu qui se cache derrière ce squelette est vraisemblablement un homme du cru, mort de sa "belle mort"

Reste à savoir pourquoi on a retrouvé son squelette sous les communs du château de Montcigoux.

Et à cette ultime question la science archéo-anthropologique fournit une réponse tragiquement banale :

Le corps a apparemment été retrouvé en position allongée, sur le dos, sans objet tout autour de lui et sur une zone déjà habitée. Ceci constitue une somme d'informations qui nous permet d'affirmer qu'une sépulture était présente à cet endroit-là. Ensuite la maison a été bâtie sans que les propriétaires soient au courant de la présence de cette sépulture. Cela n'a rien de criminel. C'est tout simplement que les populations vivent et meurent aux mêmes endroit, et qu'ainsi se créent des strates de vie et de mort... sur lesquelles les contemporains retrouvent parfois des restes plus anciens

C’est, il est vrai, un scénario moins romanesque que celui surgi dans l’imagination rurale à relent féodal des périgourdins de 1913… Il n’y a plus là de passion transgressive, de bon et de méchant, il n’y a plus la convoitise et le crime. Plus de quoi en faire une histoire à colporter. Plus rien pour faire le buzz !

@Anne BrunelLes légendes du Web in Secrets d'Info du vendredi 15 avril 2016

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