Apparu en 2008 pour défendre la liberté d'opinion et la liberté d'échange des données sur Internet, le masque blanc d'Anonymous dissimule aujourd'hui des visages très différents et des convictions assez hétéroclites

Peut-on raisonnablement trouver un point commun entre : - un jeune saoudien - la chasse industrielle des dauphins - le cyberdjihadisme- une église gallicane parisienne- et un 1er ministre socialiste belge ???Pour faciliter les choses on peut replacer au milieu de cela un prêtre conspirateur catholique anglais du XVIe siècle... On découvre alors un personnage commun : un homme masqué, un héros, défenseur des faibles et des opprimés... Ce n'est ni Robin des Bois ni Zorro. Même si les combats qu'il mène et les causes qu'il défend ont une parenté avec ceux de ces héros légendaires, dans le cas présent l'anonymat est moins un moyen que la cause elle-même. Celui qui prend sa figure ne cherche pas tant à dissimuler son identité qu'à représenter la foule des anonymes en rébellion . C'est pour cela qu'i(s) se nomme(ent) "Anonymous"On a tous vu quelque part le fameux masque dont ils s'affublent, tout particulièrement sur les vidéos qui circulent sur Internet - leur terrain d'origine et très largement encore leur seul terrain d'expression.Anonymous a le visage masqué de blanc - pommettes roses - moustache et bouc noirs, sourire largement fendu de cruelle ironie. Ce masque, il trouve son origine dans le portrait du prêtre catholique anglaisGuy Fawkes , opposant au roi protestant Jacques 1er, et membre de la Conspiration des Poudres qui devait aboutir le 5 novembre 1605 à l'explosion du parlement anglais, à la mort du roi, et à l'avènement sur le trône d'une reine catholique.Bref le complot a été éventé et les conspirateurs arrêtés, Guy Fawkes et les autres, condamnés à être pendus, traînés, écartelés. Et depuis, chaque 5 novembre en Angleterre et dans ce qui était alors les "colonies américaines", on célèbre la Guy Fawkes Night en faisant brûler, au milieu de feux de joie, l'effigie du complotiste. Une commémoration qui se traduit aussi aujourd'hui dans un nombre croissant de pays, à l'appel des Anonymous, par la Million Mask March, la Marche des Millions de Masques. Donc, aujourd’hui, porter ce masque, c’est être - ou se dire - Anonymous.C’est à dire s'insurger, s'indigner, défendre. C'est pour ça qu’on l’aperçoit dans toutes les manifestations qui se sont développés depuis 2011, tant en Europe que dans le Maghreb et aux Etats-Unis : Indignés, Printemps arabes et Occupy Movement, voire depuis peu en Cisjordanie la 3e Intifada.C'est au fond devenu une manière d'affirmer que les opprimés veulent prendre leur revanche

Les combats des Anonymous d'aujourd'hui se poursuivent donc pour et sur Internet, mais pas seulement.

Ils descendent aussi "dans la vraie vie" et c'est là que les choses se compliquent, ou se diversifient, plutôt, depuis un corpus d'origine très simple mais très large, à savoir la défense de la liberté d'expression, dans son acception la plus ouverte, la plus totale, la plus libertarienne au sens américain du terme - d'où notamment les attaques informatiques contre les autorités des pays qui seraient tentées de réglementer l'Internet... jusqu'à un méli-mélo plus difficile à cerner aujourd'hui, le masque étant cette fois clairement utilisé pour dissimuler un visage dans une manifestation, ou pour mener un combat groupusculaire sous couvert d'une prétendue action collective de défense des libertés. On peut distinguer deux facettes : - des cas qui relèvent bien en effet de la culture de l’activisme numérique, mais pas toujours des combats Anonymous- et d'autres qui cherchent à s'aligner sur la défense de la liberté d'expression ou religieuse mais n'ont strictement aucun versant numérique.Reprenons les cas récents évoqués en introduction : Le jeune saoudien Ali Mohammed al-Nimr, un chiite, avait 17 ans lorsqu'il a été arrêté en 2012. Torturé, condamné à mort, il attendait son exécution. Les sites et les bases de données du gouvernement saoudien ont fait l'objet d'attaques informatiques groupées organisées par Anonymous. L'exécution a été suspendue, mais il faut reconnaître que pendant ce temps la diplomatie britannique a été très active... La lutte contre le cyberdjihadisme est également l'un des combats menés par les Anonymous de 2015. Souvenez-vous, au lendemain des attentats de janvier en France, des hackers s'en sont pris aux sites qui relayaient le discours djihadiste et les ont rendus inaccessibles. C'était l' #OpCharlieHebdo . Et la lutte contre le recrutement de jeunes vers la Syrie a pris le relais, sous le nom de code #OpIsis. (ISIS = Acronyme anglophone équivalent à DAESH, version francophone) Elle consiste à mener des attaques informatiques qui aboutissent à la fermeture des comptes d'islamistes radicaux supposés ou repérés sur les réseaux sociaux comme et Facebook. On est là dans des situations qui sont au cœur même des valeurs d’Anonymous, mais il arrive aujourd’hui qu'on le voit mis à contribution sur toutes les causes.

Par exemple quand des hackers se réclament d'Anonymous pour revendiquer le piratage du site du premier ministre belge charles Michel après l'instauration de nouvelles taxes, on est dans une action de militantisme partisan qui n'est pas du tout du registre apolitique d'Anonymous. Même chose pour ce qui concerne les manifestants masqués qui se sont mêlés aux riverains de l'église gallicane Sainte Rita dans le XVe arrondissement de Paris... pour s'opposer à sa démolition : On peut douter que cette querelle - que l'on n'ose qualifier « de clocher » - s'inscrive réellement dans le combat pour la liberté planétaire.Enfin, dans le cas de l'attaque contre les sites Web des aéroports japonais de Narita et Chubu, on a assisté à une revendication Anonymous dénonçant la pêche industrielle des dauphins... et on est peut-être bien là aussi dans une sorte d'extension du domaine de la revendication... Il est donc parfois difficile de s'y reconnaître ... Est ce que cela signifie encore quelque chose ?Anonymous est une entité mouvante, un groupe sans forme et sans leader, sans carte ni charte, nul ne peut y entrer ni en être exclu. L'appartenance est individuelle, culturelle, générationnelle. Aucun ne peut s’arroger le statut de porte-parole. Mais à cela il y a un effet retour : n'importe qui peut s'en réclamer, n'importe qui peut se cacher derrière.

PS : Pour ceux que cela intéresse de plus près, signalons que le 9 novembre 2015 à 9h trois personnes présumées hacktivistes du mouvement Anonymous seront jugées au tribunal de Nancy, pour des attaques informatiques contre des sites institutionnels menées en décembre 2013 et janvier 2014...

Peine encourue : jusqu'à dix ans de prison et 150 000 € d'amende.

© Anne Brunel - Les Légendes du Web in Secrets d'Info du vendredi 23 octobre 2015

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