Je vous propose aujourd'hui un cas exemplaire de construction de rumeurs, fondé sur un mystère irrésolu : celui de la disparition du vol MH 370, c'était le 9 mars 2014.Vous vous en souvenez probablement : cet avion de la compagnieMalaysian Airlines , parti de Kuala Lumpur en Malaisie en direction de Pékin disparaissait des écrans radars au bout de deux heures de vol. Pas d'appel. Pas de signal de détresse. Et comme il s'avère que tous les moyens de communication entre le cockpit de l'appareil et la terre ont été volontairement débranchés une minute et demie après le dernier contact, on ne dispose au départ d'aucun élément.

L'absence initiale de piste permet dès lors TOUTES les hypothèses . En terme d'enquête, c'est donc le noir complet... mais en terme romanesque c'est l'opportunité d'une page blanche : celle qui du coup va être écrite par tous ceux qui ont quelque chose à exprimer.

Une floraison d’interprétations fantaisistes voire falsificatrices

Dans un marché de l'information littéralement saturé de messages, il est en effet devenu impensable de ne pas savoir, et ne rien dire n'est plus audible : Ne rien dire c'est forcément cacher, retenir, dissimuler . Il y a en quelque sorte une place à occuper, un interstice à combler... Ce dont ne se privent pas les activistes de la toile, qui s'ingénient à construire des schémas d'explication reposant majoritairement sur une trame INTENTIONNELLE. C'est le modèle qui a le plus de succès : les spécialistes en psychologie et en sociologie cognitive expliquent que le cerveau humain soumis à une fort choc émotionnel est en quelque sorte prédisposé à mieux accueillir les explications criminelles plutôt qu'accidentelles .

Florilège des premières rumeurs

  • Les premières élucubrations évoquent la capture de l'appareil par des extra-terrestres via une soucoupe volante avaleuse du Boeing. Voilà qui expliquerait la disparition sans trace et le maintien d'échanges de signaux avec des satellites...- Puis émerge l'idée d'un détournement commandité par la Corée du Nord , afin de kidnapper 20 des quelques 153 passagers chinois, tous ingénieurs de la société américaine d'aérospatiale Freescale, spécialisée dans la fabrication de microprocesseurs pour les équipements militaires chinois et russes.

  • Une variante antisémite dette thèse impute ce qui devient un attentat à l'homme d'affaires américain Jacob Rothschild - qui est justement le propriétaire de la société Freescale - afin d'empocher la totalité des droits d’un brevet de semi-conducteurs dont la propriété était jusqu'alors partagée entre la firme américaine et les 4 ingénieurs chinois du brevet voyageant à bord de l'avion.... - On note aussi des relents de guerre froide avec la piste d'undétournement organisé par les Russes avec dissimulation de l'avion au Kazakhstan... thèse un temps défendue aux Etats-Unis par un expert auto-proclamé très médiatisé qui publie dans le New-York Magazine et s’exprime sur CNN ! - Mais la thèse vedette, le scénario de fiction le mieux « ficelé », c'est celui qui implique la base américaine implantée sur l'île britannique de Diego Garcia...

Le scénario de Diego Garcia

On en trouve deux variantes :

  1. Le détournement avec prise d’otages : les passagers seraient retenus sur l'île de Diego Garcia.
  2. Le détournement façon 11 septembre, l'appareil devenant bombe volante avec pour cible la célèbre base militaire américaine, suivi d'une désintégration en vol provoquée par un missile américain défensif.

Voyons d'abord la 1ère version .

La rumeur naît à partir d’un message posté sur un forum anonyme, un appel à l'aide écrit en anglais par un américain qui se trouvait à bord. On trouve encore ce message dans les pages archivées du forum. Le post remonte au 19 mars soit 11 jours après la disparition. Son auteur y écrit que l'avion dans lequel il était a été détourné par des militaires non identifiés, il affirme être retenu prisonnier avec les yeux bandés, séparés des autrres passagers. Une image entièrement noire accompagne ce post, dont les métadonnées de révèlent des points de coordonnées qui sont ceux de l'île de Diego Garcia. Troublant. D'autant plus que le nom emprunté est bien réel, l'américain Phillip Wood est bel et bien l'un des passagers disparus !Mais ce message est rapidement dénoncé comme une très mauvaise blague. Il s'avère que ces métadonnées ont été trafiquées, et surtout la nature même du forum où se message est apparu - un espace de publications foisonnant et infesté de propos racistes et violents - nuit à sa crédibilité.

Il n'empêche que ce "fake" est vite relayé sur la toile et que dans les jours suivants d'autres interventions sur la toile l'utilisent pour renforcer cette théorie d'une implication de la base américaine, notamment une vidéo postée par un conspirationniste américain, elle aussi largement relayée par les activistes de la sphère complotiste.

Les inspirations d'un tel scénario sont faciles à trouver : Les vieux tintinophiles se souviendront de la piste secrète aménagée sur la plage d'une île indonésienne de Vol 714 pour Sydney tandis que les plus jeunes seront plus marqués par les rescapés du vol Sydney-Los Angeles de la série Lost, prisonniers d'une île du Pacifique non répertoriée sur les cartes!

Aussi romanesque ou farfelue que soit cette thèse,reste que les familles de victimes y sont ultra sensibles… C'est bien compréhensible car tellement humain, au fond : Pas de corps ? Pas de morts ! Un fol espoir fait qu’on s’accroche à l’idée que les disparus sont prisonniers.

La seconde version , celle de la désintégration en vol sous l'effet d'un missile tiré depuis la base américaine de Diego Garcia circule sur d'innombrables sites internet. C'est également celle popularisée en France par la grande presse, avec le récit du romancier à succès Marc Dugain publié, dans deux numéros consécutifs courant 2014 dans Paris Match [épisode 1 - épisode 2].Séduisante à la lecture, pleine de mystère, d'espions et d'intrigues, émaillée de témoignages pittoresques de pêcheurs des Maldives et pimentée de secret militaire, cette belle histoire reste toutefois très éloignée des données techniques bien concrètes rassemblées par la commission d'enquête qui, mois après mois, accumule des indications précises. Le décryptage des données satellitaires en particulier montre bien que l'avion volait encore plus de 6 heures après sa disparition, très au Sud au-dessus de l'Océan indien donc bien loin de l'atoll militaire.

Comment ces rumeurs pourraient-elles perdre de leur crédit ?

Il est fort probable que les recherches finiront par un jour aboutir, les experts en aviation en sont convaincus. On trouvera cet avion comme on a trouvé les restes des 26 autres avions de ligne qui, dans l'histoire de l'aviation civile, se sont crashés. Mais comme les boîtes noires n'émettent plus depuis longtemps, cela pourra être long, très long.Il est arrivé qu'on doive attendre jusqu'à 8 ans avant de retrouver ces enregistreurs de vols, mais c'était avant l'existence d'Internet, avant l'usage frénétique des réseaux sociaux. Aujourd'hui, tout se passe comme si, tant que l'épave n'est pas produite, il est devenu insupportable, impossible d'ATTENDRE les preuves matérielles pour élaborer la vérité.Quand enfin on découvre un débris comme en juillet dernier à l'île de la Réunion, identifié formellement comme un morceau d'aile droite de Boeing 777, donc nécessairement un morceau de cet avion-là, puisqu'aucun autre appareil de ce type n'est porté manquant, c'est encore trop peu. Où est le reste ? Caché ? Est-ce un nouveau mensonge ?Pour beaucoup, et la toile bruisse de leurs conversations emplies de défiance - cette découverte ne fait que renforcer la conviction que tout a été depuis le début bâclé, sinon dissimulé, voire falsifié.

© Anne Brunel, Les Légendes du web in Secrets d'Info du 28 août 2015.

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