Couvertures des livres d' Annette Wieviorka  et  d'Ivan Jablonka
Couvertures des livres d' Annette Wieviorka et d'Ivan Jablonka © radio-france

Les livres cités pendant l’émission :

Aujourd’hui la rencontre entre la littérature et l’histoire, l’historien peut-il employer le « je » ?

On commence par entendre une interview de Georges Perec , qui parle de l’emploi du « je » dans son W ou le souvenir d’enfance , livre qu’Ivan Jablonka admire et dont il a tiré cette phrase, en épigraphe pour son dernier livre « Le souvenir de leur mort est l’affirmation de ma vie ».

Tout comme lui, Annette Wieviorka admire l’œuvre de Perec et celle de Pierre Grimbert deux écrivains qui ont écrit sur cette histoire de la disparition des déportés dans les camps de concentration nazis pendant la deuxième guerre mondiale. Mais si ces écrivains se basent sur l’absence, le vide, quelques documents, livres ou photos retrouvés ça ou là, le travail de l’historien, comme celui d’Ivan Jablonka est de mettre en œuvre son intelligence d’historien, et de trouver les bons documents pour décrire au plus prés la réalité des évènements, sans anachronisme. Mais pour autant, ne peut-il avoir « une plume » ou un désir de parler de sa famille pour décrire l’histoire, l’Histoire ?

Le genre de la littérature non fictionnelle existe depuis toujours chez l’historien, Ivan Jablonka cite les grands historiens JulesMichelet ou Thucydide . Mais la ligne rouge à ne pas dépasser pour l’historien est celle de la fiction fable. Annette Wieviorka nous cite alors Marc Bloch, qui dans son Apologie pour l’histoire ou métier d’historien décrit ce que doit être la tâche de l’historien artisan, qui sait trouver les mots, les expressions qui rendent compte de la réalité, celle de l’histoire des hommes.

Trouver le mot juste, pourquoi « shoah » est-il mieux que « génocide » par exemple, est un souci d’exactitude, un scrupule que partagent nos deux historiens, une nécessité (d’où d’ailleurs le titre du livre d’Annette Wieviorka « L’heure d’exactitude »).

Dans l’immédiat après guerre, on ne racontait pas par les faits, aux jeunes générations, ce qu’il s était passé, pour expliquer la disparition des parents ou de certains membres de la famille tués dans les camps. Pour Annette Wieviorka, comme pour les gens de sa génération, cette transmission (ou absence de transmission) passait par des biais inattendus : elle cite dans son livre par exemple le feuilleton radiophonique Malheur aux barbus , de Pierre Dac et Francis Blanche , (dont on entend un extrait « L’obélisque a disparu » de l’album Signé Furax, disponible en CD chez Believe ) on passait par l’humour, la potacherie. Son apprentissage de cette histoire s’est aussi faite par les livres qui se trouvaient dans la bibliothèque familiale : La muraille de John Hersey sur le ghetto de Varsovie. Dans son livre Annette Wieviorka fait aussi référence à Si c’est un homme de Primo Levi et cite à cette occasion un magnifique vers de Charles Baudelaire qui bien que en dehors de la période décrite résonne très fortement en elle.

Ivan Jablonka en revanche, appartient à une génération que l’on peut nommer celle de « L’ère du témoin », qui est aussi le titre d’un livre d’Annette Wieviorka. Né dans les années 70, il a bénéficié de l’enseignement de l’histoire de la Shoah à l’école, et des travaux d’historiens comme Pierre Nora , Claude Lanzmann ou encore Serge Klarsfeld.

Les livres avec lesquels Ivan Jablonka est venu sont La disparition de GeorgesPerec et Les Mémoires d’Outre-tombe de François-René de Chateaubriand. Ce dernier livre lui est très cher : ce qui le frappe c’est son entité posthume, le fait que l’auteur vienne parler au-delà de la mort, un témoin comme l’étaient les auteurs de ce que l’on a appelé les « manuscrits sous la cendre », ceux retrouvés à Birkenau ou prés des crématoires et qui sont aussi des voix qui nous viennent d’outre-tombe. Ces déportés dont certains avaient des ambitions et des dispositions littéraires, ont réussi à faire des œuvres : il nous cite Au cœur de l’enfer du Sonderkommando Zalmen Gradowski.

Ivan Jablonka lit ensuite un extrait des Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand celui où, enfermé dans l’église de Westminster, à Londres, il y passe tout la nuit et parle de « temple monolithe » et de « siècle pétrifié » : ce passage touche Ivan Jablonka car il y trouve un vade mecum pour l’historien, ce dernier ayant pour mission de voir ce qui vit encore du passé, dans le présent.

Annette Wieviorka termine l’entretien en lisant un passage très émouvant du livre de Charlotte DelboAuschwitz et après.

La chronique de Raphaëlle Rerolle, du journal Le Monde.

*Le recueil de poésie bilingue français-italien Aller simple etle texte Et il dit d’Erri de Luca édité chez Gallimard.



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