A-t-on une mémoire des sons, des odeurs... ? Un registre sensoriel garde pendant un très court laps de temps l'information sensorielle - les sons, les images, les odeurs - qui nous atteint la plupart du temps inconsciemment. Le président de l'Institut du goût, Patrick Mac LEOD, fait appel à notre mémoire...

Le sens de la mémoire, la mémoire des sens...
Le sens de la mémoire, la mémoire des sens... © Getty / Laura Olivas

Pourquoi a-t-on une mémoire des sons et des odeurs... et quand on sent un parfum, ça nous rappelle notre maman ? (Aude)  

Réponse de Patrick Mac LEOD, Président de l'Institut du goût. Fondateur et ancien directeur de laboratoire de neurobiologie sensorielle de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes.

"Nous avons une mémoire qui enregistre tout ce que nous sentons, la mémoire a des capacités pratiquement illimitées, mais ce serait quand même encombrant si on se rappelait de tout dans le détail ! Il y a un système de tri qui fait que notre mémoire a un comportement utilitaire : elle nous garde au chaud ce qui est important pour nous. 

Lorsque nous sommes très concernés par un événement important, nous éprouvons une émotion qui a l'effet de renforcer l'inscription du souvenir. 

Cette émotion est un état particulier du système nerveux du cerveau qui n'est pas permanent et qui se traduit par des sentiments que tout le monde connaît : la colère, la joie, la peur... etc. Lorsqu'on est indifférent, on mémorise aussi l'émotion perçue mais elle ne va pas s'inscrire. Si l'on ne se sert pas d'un souvenir, il devient irrécupérable au bout de dix ans. Mais s'il arrive quelque chose dans un contexte d'émotion, ce sera inscrit définitivement." 

"Quand je perçois au présent une sensation, qui peut être un son ou une odeur, ou peut être aussi de l'ordre de la température ou de la vision, il n'y a pas de différence, tous les sens sont dans la mémoire. Quand je perçois quelque chose, je vais automatiquement faire appel à ma mémoire pour comparer cet instant à mon passé et je pourrais ainsi identifier l'objet présent en fonction de mon histoire passée avec cet objet."

"Les souvenirs les plus forts qui nous ont donné des émotions fréquentes sont les rapports avec nos parents quand nous étions enfant. Nous avons un petit stock de références mémorisées qui datent de l'enfance et qui vont servir de référence de base pour à peu près tout ce qui nous arrivera jusqu'à notre mort." 

Je voudrais savoir si les araignées pensent et d’une manière générale s’il faut avoir des neurones pour avoir une pensée ? (Julien)  

Réponse de Christine ROLLARD, surnommée "Madame Araignée", Arachnologue spécialisée dans l'étude des araignées, aranéologue, biologiste, enseignante, maître de conférences au Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris.

"On ne peut pas dire que les araignées pensent. Elles n'ont pas un cerveau comme nous, les vertébrés, ce sont des animaux qui étaient classés avant dans la catégorie des "invertébrés". Elles ont un système nerveux, quelques ganglions qui sont reliés uniquement à des organes sensoriels, qui peuvent être les yeux en particulier et toutes les soies et les épines qu'elles ont sur les pattes, qui vont leur permettre de ressentir un peu tout ce qui se passe à l'extérieur. 

Ce système nerveux est relié aux organes sensoriels en priorité, mais il n'y a pas du tout de pensée, ce ne sont vraiment que quelques petits ganglions, dont un qu'on peut appeler éventuellement "cerveau". Donc l'araignée ne pense pas. 

Quand on me dit : "regardez cette araignée, elle a eu peur". Non, la peur, c'est humain. Effectivement, on a un cerveau avec des neurones qui vont nous permettre d'avoir une assimilation de tout ce qu'on peut ressentir. Ce n'est pas du tout le cas des insectes, des araignées, des mille pattes par exemple, ou encore des crustacés, pour citer les groupes qui sont dans les arthropodes, les animaux à pattes articulées. Il n'y a que les vertébrés qui peuvent avoir ce type de pensée, de peur, de sensation, de mal-être, cela ne se retrouve absolument pas chez les araignées." 

▷ 📖 LIRE | "Arachna, les voyages d'une femme araignée" de Christine Rollard et Vincent Tardieu Tacna, éditions Belin / "Je n'ai plus peur des araignées"  de Christine Rollard, co-écrit avec Abdelkader Mokeddem, psychologue, éditions Dunod.

Pourquoi écrit-on des histoires qui font peur aux enfants ? (Baptiste) 

Réponse de Bernadette BRICOUT, Professeur de littérature orale et vice-présidente de l’Université Paris-Diderot.

Les seules histoires conçues à l'usage exclusif des enfants ne sont pas les contes merveilleux. Les histoires conçues dans toutes les sociétés, sous toutes les latitudes, à l'usage exclusif des enfants sont des contes qui se terminent mal, des contes qui font peur, qu'on appelle des contes d'avertissement

Les contes d'avertissement sont destinés à mettre en garde l'enfant contre le danger, le feu, l'eau, contre le loup, contre l'agresseur possible. 

Si on dit simplement aux enfants de faire attention, certains vont l'entendre, mais il y a des enfants qui ne l'entendront pas, alors que si j'illustre le conte par un récit de peur, un récit qui se termine mal pour le héros du conte, alors les enfants l'entendront et peut-être s'en souviendront.

J'ai eu à l'université un maître, un grand spécialiste du conte qui s'appelle Marc Soriano. Il habitait au cinquième étage d'un immeuble et il avait trois filles qui avaient toujours envie de regarder ce qui se passe dans la rue. Les parents étaient très inquiets parce que c'était dangereux. Un jour, il leur a dit qu'au quatrième étage, juste en dessous, il y avait une terrible sorcière qui s'appelle la fée "Pesanteur". Lorsque les enfants se penchent au balcon, elle essaie de les tirer en bas. Les trois petites sœurs se sont penchées par le balcon. L'aînée a dit : "C'est horrible, je la vois, je la vois, elle a un visage terrible". Elle avait vu la fée "Pesanteur" et elles ne se sont plus jamais penchées au balcon...! 

On a pu parler à propos de ces contes d'une "pédagogie de la peur" qui est beaucoup moins tendance aujourd'hui...

▷ 📖 LIRE | "La clé des contes" de Bernadette Bricout, éditions du Seuil

Les invités
  • Patrick Mac LeodPrésident de l'institut du goût. Fondateur et ancien directeur de laboratoire de neurobiologie sensorielle de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes.
  • Christine RollardAranéologie
  • Bernadette BricoutProfesseur de littérature orale et chargée de mission « Cultures du Monde » de l’Université Paris Diderot
L'équipe
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