San Francisco 1874
San Francisco 1874 © corbis / © Hulton-Deutsch Collection/CORBIS

Une histoire un peu dingue aujourd’hui. Nous sommes en 1882 aux Etats Unis. Une barcasse de 5,50 mètres, visiblement surchargée se traîne vers la sortie de la baie de San Francisco. A la barre, un fringuant moustachu de 30 ans : Bernard Gilboy, épicier de son état, qui n’a rien de moins comme projet, que de traverser le Pacifique en solitaire. Rappelons qu’à cette époque seul l’Atlantique a été vaincu en solo par un autre américain Alfred Johnson. Mais le Pacifique est un océan deux fois plus grand ! Cet un ancien marin prétend méditer sa navigation depuis des années. Pourtant il se lance dans cette aventure avec une légèreté qui tient du suicide.

Sans même avoir essayé ce navire, qu’il a pourtant fait construire, il y entasse pêle-mêle, des barils d’eau, 80 kg de biscuit de mer, un stock de conserve, un petit réchaud, un parasol (on se demande pourquoi) un fusil et un revolver, une carte à grande échelle et un sextant. Et vogue la galère, car se sera bien une galère, même si le douanier qui lui autorise la sortie du territoire inscrit sur les papiers « voyage d 'agrément » !

Sur un si petit navire, la « cabine » , s’il faut appeler cela ainsi n’est qu’un minuscule boyau. Sur le pont un trou d'homme permet juste d'être assis pour barrer, sans aucune protection à la merci de chaque vague. À la vitesse d ‘un escargot, les longues heures de barre (on n’a pas inventé le pilote automatique ) virent au cauchemar : brûlure du soleil et furoncles dus à l’eau de mer à l’extérieur, moisissures amenant macération et ulcérations à l’intérieur.

Très vite son chronomètre rend l’âme, il ne peut plus calculer sa position, ne sait plus où il est. Un coup de mauvais temps fait chavirer deux fois la barcasse, il réussit à la redresser en jetant à l’eau son grand mât et sa grand voile. Sous gréement de fortune, confectionné avec des avirons, il trouve moyen de se faire harponner par un espadon qui embroche la coque, provoquant une voie d'eau. Pour éloigner les requins qui lui tournent autour, il confectionne un épouvantail qu’il installe à la barre quand il dort. On se sait si ce sera efficace…

La coque se couvre peu à peu de berniques et le ralentit encore. Et il doit se contenter de regarder les poissons venir s’abriter sous la carène faute de matériel de pêche. Le temps s'étire, mais il faut barrer, encore barrer pour essayer de progresser. Au bout de cinq mois de misère, les vivres et l’eau se font rares.

Le 29 janvier 1883 : il note dans son journal : « demain, plus rien à manger, il ne me reste qu’un peu d’eau. Je ne vivrais plus très longtemps…». Il faut croire qu’il y un bon dieu des inconscients, car l’ après midi même, il croise un navire négrier de retour des îles Salomon pour sa sale besogne. Il est recueilli, à l’état de squelette, incapable de parler et couvert d'ulcères. Il aura mis 162 jours pour parcourir 7000 miles, il ne lui en restait que 160 à faire pour entrer dans la légende. C’est l’anonymat qui l’attend et même ses mémoires ne susciteront aucun intérêt : malheur aux vaincus !

Comme quoi, on ne fait pas tout à fait n’importe quoi en mer.à méditer !

Si cela vous amuse, on trouve encore cette ouvrage, bien intitulé « A voyage of leasure » !

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