Connaissez-vous la pibale, ou civelle ?

Anguilles
Anguilles © Getty / Stuart Westmorland

Les anguilles

Quand je suis arrivée à La Rochelle, il y a maintenant 30 ans, j’ai été intriguée par une drôle d’activité : des hommes, munis de sortes de grands filets carrés suspendus à des cordes, envahissaient les ponts la nuit sur le canal qui conduit à Marans. Renseignements pris, ils guettaient la pibale. Cette larve d’anguille appelée civelle en Bretagne, arrivaient tout droit de la mer des Sargasses sous forme de cordon de larves de quelques centimètres serrées les unes aux autres par paquets de plusieurs centaines parfois. Sautées à l’huile d’olive, ou avec une petite vinaigrette, délicieux madame ! et puis au prix où cela se vend, cela vaut plus qu’une journée de travail ! Car, à cette époque, les grandes entreprises locales savaient devoir compter avec une inexplicable recrudescence d’arrêts maladie. Pas si inexplicable que cela. 600 francs le kilo ! pensez donc !

J’avoue n’avoir jamais essayé, ces petits vermisseaux transparents ne m’ont pas détournées d’une douzaine d’huîtres ou d’un plat de langoustines. J’aurais peut-être dû, pour goûter, car aujourd’hui, c’est fini.

La Seudre, la Sèvre et la Charente se peuplaient de petits navires portant ces grands filets sur des treuils, les nuits y étaient parait-il agitées de disputes pour les bons coins, de camions de ramassage en maraude et parfois de coups de fusils, en l’air heureusement, pour trancher des différends.

Je n’ai pas bien fait attention à leur diminution, mais depuis au moins dix ans, tout ce petit monde a disparu. En cause, vous l’imaginez, la surpêche et le braconnage de cette espèce naguère abondante. Mais la disparition des zones humides et des fossés remplis d’eau n'est pas la seule raison qui l’empêche d’effectuer son cycle migratoire : adulte chez nous puis traversant l’atlantique pour se reproduire et revenir sous forme de pibales. Il y a aussi les barrages devenus infranchissables au pied desquels meurent des centaines de milliers d’individus, et puis surtout la pollution, en particulier les pesticides agricoles, qui agissent comme des perturbateurs endocriniens au point que la plupart des anguilles adultes présentent un taux de mercure et de PCP incompatibles avec leur consommation. Bref en 40 ans, le nombre de pibales a chuté de 99 % au point de devenir une espèce protégée depuis 2007 et qu’un plan de repeuplement soit à l’œuvre en Europe depuis 2010.

Quotas, obligations de déclarations, restrictions, interdictions ont plu sur le dos des pêcheurs professionnels. Le marché chinois trop attractif pour ses prix a été fermé, engendrant une chute des cours, dans l’idée de décourager le braconnage. Des millions ont été engagés pour organiser un repeuplement à l’échelle européenne. La question des pesticides agricoles, elle, n’est toujours pas traitée. L’anguille et ses petits survivent péniblement, à grand renfort d’argent public. On ne peut s’empêcher de penser que c’est bien du gâchis pour un poisson commun pour nos parents.

Allez, ne broyons pas trop de noir, on observe un léger mieux depuis un an ou deux. La nature est souvent bonne fille quand on lui en laisse l’opportunité.

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