Ce soir, il y a 75 hommes et 9 femmes qui ne vont pas très bien dormir. Si je vous dis que outre un grand nombre de français il y a des italiens, espagnols, belges, suisses, australiens, allemand, sud africain, anglais, canadien, polonais, néerlandais, estonien et hongrois, vous allez me demander de quel camp de réfugiés je parle. Mais non, ils sont tous à Douarnenez, sont tous des marins et dans le port dorment les drôles de petits bateaux de 6 ;50 mètres sur lesquels demain ils vont s’élancer pour traverser, seuls , l’atlantique. La Transat 6.50 plus familièrement la mini part demain. Cette épreuve est un univers à part dans le monde de la course au large. Elle a été fondée en 77 par un anglais, Bob Salmon, pas si fou que cela, mais exaspéré par les budget croissants dans la discipline. Et depuis, la mini a été bien au delà de ses promesses. Aucune épreuve au large n’a été aussi internationale, aucune n’a révélé autant de grands marins, aucune n’a permis autant d’innovations pour des budgets somme toute raisonnables, aucune n’a été aussi accessible et l’on croise pèle mêle sur les pontons des stars de l’olympisme, des plombiers, des chômeurs, des avocats, et j’en passe et même une fois, un ecclésiastique… les voix de Dieu étant impénétrables !

Ce soir donc, ils s’offrent un dernier repas avec leur famille, amis, sponsors pour les veinards, répondent distraitement, sourient niaisement, ils sont déjà à demain, prêts à en découdre sur plus de 7500 km d ‘océan. Bien sûr tous ne sont pas dans la même galère. Il y a les multirécidivistes quasi professionnels, les constructeurs qui ont peaufinés leur monture des mois durant dans des hangars, les échappés du boulot qui ont bataillé pour avoir leur congé sabbatique, ceux qui tirent le diable par la queue et ce soir mangent un sandwich, ceux qui se demandent finalement si c ‘est bien raisonnable tout cela. Bref un mélange de professionnels et d ‘amateurs, d’hommes et de femmes, de riches et de pauvres, mais tous passionnés ;

Faire la mini, ça vient comme un jeu de l’esprit, Tiens pourquoi pas moi ? Qu’est ce que je vaux tout seul sur la mer ? Est ce que ce n’es pas la dernière grande aventure maritime accessible ? … et puis un jour on se dit : ça serait vraiment trop bête de passer à coté. Alors c‘est parti : chercher des sous, taper sa grand mère ou son banquier, bricoler, s’entraîner tous les WE et roupiller le lundi au boulot, exaspérer son ou sa petit ami en devenant mono maniaque, et puis rêver , rêver, rêver.

Et voilà, ce soir c ‘est le grand soir, on va rejoindre son rêve, demain !

Douarnenez – Lanzarotte, comme escale – Guadeloupe. D’ici là il y en aura eu des extases, des galères, des surfs fumants, des larmes, des nuits blanches, des calmes tout aussi blancs, des histoires farfelues, émouvants, dangereuses. Quoi de mieux qu’un tout petit bateau pour être près de l’océan, quoi de plus fantastique que de faire corps avec lui à fond dans la plume, comme un oiseau, comme un dauphin.

A l’arrivée, il y aura bien sûr un vainqueur ( ou une pourquoi pas , il y a une suissesse parmi les favoris) . Non pardon il y aura autant de vainqueur que d’arrivants. Ils auront tous l’air allumé, les yeux comme des billes, la trogne hilare. Tous, toutes, ils l’auront fait.

Je me souviens, moi c’était en 87, ce bonheur là ne m’a plus jamais lâché.

L'équipe
(ré)écouter Les récits d'Isabelle Autissier Voir plus
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.