Vague contre les rochers
Vague contre les rochers © Corbis
Vous savez que j’aime bien les marins un peu toqués que la mer, bonne fille, sait accueillir. Je vous parlerai donc aujourd’hui de Paul Sprogge, plus connu sous son nom d’emprunt de Fred Rebell …. Tout un programme. Naître à la fin du XIXème en Lettonie, quand on est un brin anarchiste n’est pas un bon début. Après un passage en Allemagne, Paul devient Fred en maquillant un passeport qui va lui faciliter l’émigration en Australie. Car très vite, notre Paul / Fred décrète que si un gouvernement n’a pas la correction de vous donner des papiers, il est bien normal de s’en fabriquer soi-même. Après mille petits boulots en Australie et un mariage malheureux avec une femme recrutée en Lettonie par petites annonces, Fred tombe amoureux d’une beauté de 18 ans Elaine qui le rejette. L’amoureux éconduit est sur le point de se jeter du haut de la falaise lorsqu’il songe qu’il y a mieux à faire et,en pleine tourmente due à la crise de 29, décide d’émigrer aux USA. Inutile de dire que son visa sera refusé. Cassant sa maigre tirelire, l’homme qui a appris la mer dans des ouvrages empruntés à la bibliothèque publique, achète un mauvais bateau. C’est un dériveur sans cabine, de 6 mètres de long, tout juste bon à la régate en baie de Sydney, qu’il nommera bien sûr Elaine. Ingénieux autant qu’ingénieur Fred construit un sextant avec de vielles lames de couteaux polies comme miroir et une lame de scie pour mesurer les angles. Tout à l’avenant, et le 31 décembre 1931 il s’élance pour une traversée de 17 000 kilomètres, encore jamais effectuée en solitaire. Inutile de dire que sous le minuscule abri de toile qu’il s’est confectionné, le pont du bateau à moins de 50 cm de l’eau, et muni de cartes mal recopiées à la bibliothèque, sa navigation est un brin hasardeuse. Il commence par rater la Nouvelle Zélande. Perdu sur l’océan, il se tourne subitement vers son dernier recours : Dieu. Un beau jour il le met au défi de lui laisser entrevoir le soleil pour qu’il recale sa position, vœu que le Tout Puissant exécute semble-t-il immédiatement. Il n’en faut pas plus pour que Fred Rebell inaugure une nouvelle forme de navigation que l’on pourrait baptiser Théonavigation. Se sentant en danger dans une tempête, il adresse immédiatement sa requête au Christ qui, s’il prétend être aussi fort qu’il le dit, doit pouvoir faire cesser le mauvais temps. Le Christ aurait semble-t-il relevé le défi. Plus tard ses prières lui fourniront par inadvertance une perche munie d’un solide fanal pour se signaler aux abords des côtes américaines. Bref, après plus d’un an d’errance le voilà à Los Angeles où, le Seigneur ayant eu une absence momentanée, il fait naufrage. Son passeport tout personnel ne fait pas illusion, notre Fred est interné, puis relâché sous la pression de médias impressionnés par le bonhomme en route pour la célébrité. Là, il traîne deux ans de sectes en sectes et finit par se faire expulser direction la Lettonie. Qu’à cela ne tienne, Fred rachète une mauvaise baille, s’échoue en Angleterre, se fait engager comme marin et revient à la case départ en Australie. Là notre marin illuminé finira ses jours comme prêcheur pentecôtiste. Oui, décidément, la mer est bonne fille. Malgré cet exemple édifiant, je conseillerai, ma chère Fabienne, à tous ceux qui comptent traverser le Pacifique sur un si frêle esquif de choisir d’autres méthodes que cette théonavigation, les voies de la Providence ne sont pas toujours aussi royales.
L'équipe
(ré)écouter Les récits d'Isabelle Autissier Voir plus
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.