Ceci est une chronique en forme de courrier que j’aimerais adresser à Sébastien Roubinet. Ce serait du genre :

Mon cher Seb ( faisons dans l’amical…)

Pas de chance ou quoi ?

Seb tu es un amoureux des pôles, je le sais, un amateur de défis insensés, mais aussi un marin plus qu’averti, un constructeur de navire fort adroit et tu as un mental d’acier…Alors quoi ? Que s’est il passé pour que tu te retrouves la semaine dernière avec ton co équipier Vincent Berthet à bord du plus gros brise glace russe : l’Amiral Makarov, alors que tu avais prévu de naviguer sur le petit catamaran de ta fabrication de 5 mètres de long.

Reprenons l’histoire : Il y a 5 ans tu effectuais un remarquable passage du Nord Ouest, au nord du Canada, à la voile pure avec un cata nommé « babouche » en raison de la forme de ses étraves relevées lui donnant l’air des chaussures du même nom, qui tenait donc autant du voilier que du char à voile. Le principe étant : pour aller sur les mers polaires, mieux vaut être capable de naviguer autant sur la glace que dans l’eau. Pari brillamment réussi. Est-ce l’exploit sportif ou la fréquentation de ces univers bleu/ blanc/gris seulement fréquentés par les ours, les baleines et les oiseaux qui t’a incité à recommencer, peu importe.

Il te fallait plus difficile, certains diront plus fou, mais ce sont ceux qui se contentent de peu.

Donc nouveau défi, rejoindre l’Alaska au Spitzberg en passant par le pôle nord. Regardez la carte cela fait environ 3000 km dans un des endroits les plus tordus du monde ; En prime de l’aventure, une expérimentation scientifique qui te fait embarquer une sonde électromagnétique et un positionneur ultra précis, histoire de mesurer en continu l’épaisseur de la banquise en passant dessus, ce qui est une donnée essentielle pour calibrer les données des satellites et contribuer à comprendre pourquoi le pôle nord fond beaucoup plus vite que prévu.

L’année passée l’expédition a tourné court à cause de batteries défectueuses. Plus de batteries, c’est plus de communication avec la terre, plus de météo, plus d’instruments de navigation… tua s bien fait de renoncer. Pour mieux te relancer cette année.

Seulement voilà, l’arctique cet été était « atypique » disent les météorologues, un dégel très tardif en Alaska qui a retardé le départ, des dépressions trop fréquentes au dessus de 80 ord qui t’ont obligé à de nombreux stand by, et surtout un embâcle, le retour de la glace, brutal dès la fin août.

On vous imagine luttant pour grappiller des mètres que le courant vous faisait refaire en marche arrière pendant votre sommeil, naviguer dans des flaques entre la glace, tirer, pousser, tomber à l’eau 10 fois par jour, ramer quand le vent est aux abonnés absents, le tout dans le brouillard, la neige, la pluie et parfois un rayon de soleil pour faire sécher les duvets trempés. Bon je ne vous envie pas, même si je sui sûre que c’est magnifique, sauvage et que la visite des ours est une agréable compagnie à condition qu’ils ne soient pas trop curieux.

Bref ca avançait mais pas assez vite, le bateau fatiguait, des voies d’eau commençaient à apparaître, les bonshommes fatiguait aussi, les gelures s’en mêlaient, mais le coup de grâce a été qu’après 45 jours d’efforts de damnés le grand méchant froid s’est abattu le 29 août : – 20 degrés, prévision de négatif pour une semaine, l’eau libre qui se referme devant l’étrave vous obligeant à gagner mètre par mètre en défonçant la glace à coup de talon. Plus grave la nuit polaire arrive et il n’y a plus aucune chance de gagner le Spitzberg avant l’impitoyable hiver. Nous étiez près du pôle d’inaccessibilité ainsi nommé car c’est le point le plus difficile à atteindre. Décision qui s’imposait, percuter la balise de détresse ou mourir sur place. Qui n’aurait fait ce choix ;

Coup de chance quand même à l’arrivée du brise glace dans la petite ville de Pevek, vos amis de Tara expédition eux aussi en retard sur leur tour de l’arctique étaient en escale. C’est donc à leur bord que vous voguez en sécurité à l’heure actuelle en direction du Canada..

Moi je n’ai pas la compétence pour dire si vous avez été très présomptueux, mais vous avez été magnifique ; Allez, le grand Shackelton lui-même a assis sa gloire sur une expédition ratée.

L'équipe
(ré)écouter Les récits d'Isabelle Autissier Voir plus
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.