Je vous ai promis l’autre jour d’évoquer de temps à autre ces fous naviguants qui peuplent ou ont peuplé nos mers. J’en tiens un dont on devrait fêter bientôt le cinquantenaire des exploits. Son nom passe partout René Lescombes n’a pas laissé beaucoup de traces pourtant il avait eu les honneurs de Paris Match en son temps.

René, natif de Bergerac, est tout sauf un marin, en 1945 c’est un jeune licencié en lettres qui se retrouve incorporé dans les parachutistes au Vietnam. Il en gardera des séquelles à vie sous forme d’une boiterie de la jambe droite, mais surtout sous forme de dévastation mentale. Jamais il ne pourra s’insérer dans la vie tranquille de professeur auxquelles ses études l’ont préparé.

Après un passage par la case mariage et cinéaste en Afrique, il abandonne l’une et l’autre pour la mer en solitaire. Besoin de soigner un chagrin d ‘amour (il parle de « décalcification affective » à son propos), cherchant à fuir n’importe où le souvenir de la guerre, ayant pris goût à narguer la mort ?

En Rimbaud qui s’ignore, il écrit « je suis laid dès que je mène une vie normale, comme un vieil oiseau empaillé. Je suis beau, seul et risquant ma peau sur la mer. Stupide, peut être, mais beau. »

Stupide c’est sans doute ce qu’ont pensé une partie de ses contemporains, devant ce type qui ne connaît strictement rien à la navigation et s’élance de Bordeaux cap sur l’Amazonie, sur un radeau de sa fabrication, fait de sept troncs de sapins surmontés d ‘un abri de fortune ; 12 jours après, l’embarcation s’échoue sur une plage. Il n’a pas atteint Hourtin.

Qu’à cela ne tienne, il récidive à bord d’un pneumatique flanqué de flotteurs latéraux et d’une voile emmanchée sur un bout de bois tordu. 15 jours plus tard, un pêcheur espagnol découvre l’épave démâtée et son skipper souffrant de faim, de soif et fortes brûlures dues au soleil.

Ces deux expériences déraisonnables ne l’assagissent pas. Il y a en René Lescombes, un côté « viva la muerte ! ». « Vive l’inconscience, déclare –t-il à la presse étonnée, elle a au moins le bénéfice d’être dynamique. »

Le grand type claudiquant, au regard charbonneux est à ses heures un bon compagnon qu’accueillent et accompagnent les pêcheurs de Lège Cap Ferret, pour la construction de son troisième « navire », une sorte de trimaran, bas sur l’eau, muni d’une cabine ressemblant plus à un cercueil. Avec 100 paquets de cigarettes et nettement moins de vivres, il s’élance enfin et atteindra La Barbade après 50 jours de cauchemar. C’est un squelette qui ne tient que grâce à son énergie légendaire que la presse saluera, partagée, dans sa description entre « le miraculé de l’océan » ou « le navigateur fou ».

Loin de goûter le repos en Guadeloupe, ce « musée Grévin de l’exotisme » lui tape sur les nerfs. Il n’y reste que le temps de se faire construire encore un bateau, à peine moins radeau que les autres et remet cap sur l’Europe.

« Après, s’il y a un après, je serai plus sage, car la mer m’a appris l’humilité ».

Il n’y aura pas d’après pour René Lescombes. Parti le 31 mars 1963 de Guadeloupe, son navire fracassé sera retrouvé le 7 juin sur les rochers des Açores.

Aventurier, tête brûlée, être perdu fracassé par la vie, chercheur d’un absolu morbide, il aura peut être trouvé finalement en mer ce qui le hantait depuis toujours : la paix.

La postérité, qui n’aime pas les vaincus a vite oublié le naufragé. Aucun livre ne raconte son histoire, on trouvera juste quelques images sur youtube de son départ du Cap Ferret, où s’agite sa longue silhouette pathétique et touchante.

Allez, la prochaine fois j’essayerai de vous trouver une histoire qui finisse bien…

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