Voyage dans le temps, à la découverte de créatures qui peuplaient la terre il y a des millions d’années. Ces animaux étranges, ancêtres des dinosaures, et grands oubliés de la paléontologie, inspirent aussi la science-fiction.

Paysage imaginaire du Jurassique
Paysage imaginaire du Jurassique © Getty / Bildagentur Online

Des animaux à la taille démesurée avec des dents pointues qui ne laissaient aucune chance à leurs proies évoluaient, il y a des millions d’années, sur une terre qui ne ressemblait pas encore à celle que l’on connaît aujourd’hui. Sébastien Steyer, chercheur au CNRS, les appelle ses « bestioles ». Ces animaux vivaient avant les dinosaures, et ce paléontologue passionnant cherche à reconstituer leur mode de vie et leur environnement. Les dernières technologies permettent même de savoir à quoi ressemblaient leurs cerveaux…Le monde que raconte Sébastien Steyer est digne des films de science-fiction les plus fous. Dans ce monde, les mille pattes mesurent 2m de long et les insectes peuvent être deux fois plus grands que les hommes… 

Extraits de l’entretien : 

Fabienne Chauvière : A quoi ressemblait la terre d’avant les dinosaures ? 

Sébastien Steyer : "C’était un monde très différent de celui que nous connaissons, le monde était fait de deux énormes continents séparés par des lagunes, de marécages de mangroves à perte de vue... Dans ce monde labyrinthique, boueux et vaseux est apparu le groupe des tétrapodes (vertébrés à quatre membres), il y avait des sortes de salamandres géantes qui se sont vues pousser des pattes, des doigts et qui beaucoup plus tard sont arrivés sur la terre ferme." 

Dans l'océan et les mers de l’époque on trouvait des requins avec des formes hallucinantes, et des espèces de scorpions d’eau douce de deux mètres de long... Tout ce qui allait donner naissance à la faune moderne. Le travail du paléontologue c’est de reconstruire ces mondes perdus. 

Le paléontologue très inspiré par ces créatures s'est amusé à reconstituer l’univers sonore d’il y a 360 millions d'années, accompagné par le musicien Raphael Didjaman. Un monde qu'il qualifie de paisible, car l'homme n'y était pas… 

EXTRAIT SONORE : Jurassic Sounds 

Fouilles et Fossiles 

Ichthyosaurus et Plesiosaurus
Ichthyosaurus et Plesiosaurus © Getty / Duncan 1890

Sébastien Steyer : "Le travail du paléontologue c'est de reconstruire. On fait des hypothèses que l'on confirme ou non sur le terrain, il faut avoir la rétine formée et beaucoup de patience, les squelettes sont rarement complets, on est loin de Jurassic Park... " 

Ces fossiles vous permettent de reconstituer ces animaux de façon précise ? 

“Chaque paléontologue cible un type de fossiles particulier. Ce sont souvent les restes les plus durs que l'on retrouve, des squelettes, des coquilles.  Aujourd'hui tout se fait en trois dimensions, on propose une reconstitution paléo-artistique pour compléter le reste du squelette, jusqu’à ce que des découvertes ultérieures valident ces hypothèses... Ce qui reste assez mystérieux c’est ce que l’on ajoute sur les muscles :  peau plissée, avec une texture tachetée, zébrée, écailleuse ? Là on laisse le paléoartiste s’exprimer... Parfois la découverte de fragments momifiés de peau nous donne de précieuses informations. 

Il y a une véritable jubilation intellectuelle à être le premier à découvrir un fossile ! 

Comment choisit-on un nom de dinosaure ? 

"Il n'y a pas vraiment de règle, on peut donner un nom en fonction du lieu de découverte, de la personne qui l’a découvert ou en fonction de certains attributs morphologiques étranges, comme avec l'"horribilis”. S’il s’agit d’une nouvelle espèce, il y a des règles plus contraignantes. 

Le Stégocéphale (disparu depuis le Jurassique) 

Sébastien Steyer travaille au Muséum National d’Histoire Naturelle, où se trouvent des fossiles issus du fond des âges, vestiges d’un bestiaire disparu. Parmi eux, figurent des traces de tétrapodes présents il y a 375 millions d’années. Ce paléontologue est l’un des rares spécialiste des stégocéphales (groupe d'amphibiens fossiles du primaire et du trias, sans doute les premiers vertébrés ayant de véritables pattes), de lointains ancêtres des reptiles et des amphibiens qui évoluaient entre terre et mer. Des monstres à écailles de plusieurs mètres de long.   

Décrivez-nous les Stégocéphales ? 

S. Steyer : “ Les plus petits ressemblaient à des têtards et les plus grands, entre la salamandre et le crocodile, allaient jusqu’à huit mètres de long et se déplaçaient entre terre et mer. D’après la denture, on avait à faire à des animaux hyper carnivores capables de se jeter sur n’importe quelle créature de taille inférieure, un peu comme les crocodiles actuels. Ils avaient une tête massive et un corps assez plat. La présence d’espèces actuelles nous informe sur leurs ancêtres.” 

Dans les années 30’ on a découvert l'Ichtyostéga, en quoi cette découverte fit-elle date ? 

S. Steyer: “ C’est une découverte importante car il s’agit d’une des premières salamandres géantes du groupe des tétrapodes (espèces à quatre membres), un grand groupe auquel on appartient avec les amphibiens, les reptiles, les oiseaux et les mammifères. C’est un groupe qui apparait il y a au moins 370 millions d’années comme l’atteste cette première découverte au Groenland au siècle dernier. Depuis on a découvert une dizaine d’autres espèces qui montrent que ce groupe était déjà bien diversifié.  

Que peut-on dire du cerveau de ces lointains animaux ? 

Ils avaient un cerveau de la taille d’une noix en général... Ceci variant en fonction de la taille globale de l’organisme. On arrive de mieux en mieux à analyser leur cerveau. On fait une radio et un scan 3D de leurs crânes fossiles, cela nous donne accès à la structure endocrânienne qui reflète la forme du cerveau.  

Il y a 250 millions d'années, une grande crise a provoqué une extinction massive, que s’est-il passé ? 

Un cataclysme volcanique survenu du côté de la Sibérie et de la Chine, au nord de la Pangée. Des quantités phénoménales de lave et de poussière volcanique provoquent alors un arrêt de la photosynthèse dû à une nuit permanente... c’est la 1ère idée. La seconde piste serait liée à une baisse en oxygène et une énorme augmentation du CO2.  Seules 10 % des espèces ont survécu à cette crise.  

La baisse du CO2 et le réchauffement climatique ça fait penser à aujourd’hui... 

Oui on peut prendre des leçons du passé pour limiter la casse, c’est un des arguments qui nous permet d’obtenir des crédits en mettant le doigt sur la disparition des espèces.

La paléontologie inspire les auteurs et la SF 

"Jules Verne était à la fois très documenté et inspiré, il était très au fait de la paléontologie de l’époque. Il met en scène ces reptiles marins de manière assez juste, mis à part la taille..."

Sebastien Steyer est un scientifique qui adore la science-fiction. Le monde dans lequel il évolue, à travers ses recherches peut nourrir les scénarios les plus fous. Il a d’ailleurs écrit de nombreux livres sur le sujet. On y découvre que les films et les romans regorgent d’espèces imaginaires qui empruntent beaucoup à des espèces qui ont existé, il y a longtemps. 

“J'essaie d'extraire la biologie, la paléontologie de la SF. Alien est un extra-terrestre assez croustillant.  On a affaire à du parasitoïde, il tue son hôte en fin de cycle, avec un développement très complexe, c'est une saga très intéressante en termes de diffusion de connaissances.” 

La recherche de traces de vie et de fossiles ailleurs que sur terre ça vous intéresse ? 

“Pourquoi pas si nous n'avons aucune preuve d'une vie extra-terrestre, on peut imaginer retrouver des traces de vie sous la forme de fossiles. J'attends beaucoup des misions martiennes même si rien n'est sûr ! L'évolution que nous avons connue ne me semble pas probable ailleurs, mais on peut imaginer d'autres formes de vie, pourquoi pas. " 

La suite à écouter...

La musique :  

  • OURS M : Petit jeu 
  • Jose GONZALEZ :  Visions 
  • Natacha ATLAS THE MAZEEKA ENSEMBLE : El nowm

Archives et Illustrations sonores : 

  • Philipe Taquet relate sa première expérience de terrain au Niger, 1996 (Ina) 
  • Daniel Heyler parle des fossiles, Perspectives scientifiques, France Culture, 1992 
  • Jean-Pierre Lehmann, ex-directeur du Muséum d'Histoire naturelle, F. Culture 1977 (Ina) 
  • Jean Dessailly lit un extrait du Voyage au centre de la terre de Jules Verne
  • Les mondes perdus, Arte (narration de Jacques Gamblin) 
  • Extrait du documentaire  Sur la terre des dinosaures, BBC (narration André Dussolier) 
  • Extrait d'Alien le huitième passager de Ridley Scott, 1979  

Références bibliographiques : 

  • La Terre avant les dinosaures, 2009, Belin  
  • L'art et la science dans Alien, 2019  Ed. La ville brûle 
  • Anatomie comparée des espèces imaginaires de Chewbacca à Totoro, Ed du Cavalier bleu 
  • Mondes perdus : une nouvelle préhistoire, Glénat 2016. 
  • Voyage au Centre de la Terre, Jules Verne

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