Pour la philosophe Vinciane Despret, étudier le comportement d’un animal c'est faire connaissance avec lui. Cela suppose de cesser de guetter nos ressemblances avec les animaux et tâcher d’accueillir sincèrement leur altérité.

Faire un pas de côté et repenser notre relation aux animaux
Faire un pas de côté et repenser notre relation aux animaux © Getty / Vincent Besnault

En 1974, l’intelligence des poulpes enthousiasmait l’équipe du Commandant Cousteau. Depuis, grâce à la technologie mais aussi au regard différent que nous, humains, portons sur le vivant, les études se multiplient pour tenter de comprendre le monde animal. Mais comment les scientifiques s’y prennent-ils ? Avec quelles questions ? Quels protocoles ? 

Depuis plus de 20 ans, Vinciane Despret, philosophe des sciences, étudie de près les loups, les rats, les chevaux et les oiseaux, les brebis et leur berger, les poulpes… Elle ne conduit pas d’études sur le terrain. Elle s’appuie sur les études de  ses confrères éthologues. Sa conviction ? Pour étudier le comportement d’un animal, il faut faire connaissance avec lui. Elle est l’auteur de  nombreux ouvrages comme Habiter en oiseau, ou Que diraient les animaux si on leur posait les bonnes questions ? Son dernier livre a emprunté les chemins de la fiction : Autobiographie d'un poulpe : et autres récits d'anticipation, paru aux éditions Actes Sud. 

Vinciane Despret, philosophe des sciences et professeur à l’université de Liège nous aide à changer de point de vue face au monde du vivant. Elle enseigne à l’université de Liège et préside le Comité culture de la Fondation de France.  En 2021, elle a été choisie par le Centre Pompidou pour accompagner des projets et développer un projet de réflexion. 

Extraits de l’entretien : 

Fabienne Chauvière : Faut-il réinventer le rapport que nous avons avec les animaux ? 

Vinciane Despret : "Les choses bougent parce que l’on se rend compte que ça ne va plus.  Les scientifiques bougent en se délestant de leur anthropocentrisme, cela permet de découvrir que les oiseaux sont beaucoup plus intelligents qu'on ne le pensait. Ce mouvement est assez récent, il date de quelques décennies seulement, il faut soutenir ces réinventions. " 

Faire science, c'est créer du nouveau ! 

Le philosophe pisteur Baptiste Morizot évoque son face à face avec les loups et sa sensation d’être lui aussi « de la viande »… 

"Une philosophe australienne attaquée par un crocodile a écrit un texte magnifique sur cette expérience. Elle interroge cette conviction aberrante selon laquelle nous aurions le droit de manger tous les animaux sans jamais craindre d'être mangés à notre tour. " 

Se défier de la quête de ressemblance 

"Nous avons tendance à privilégier des animaux qui ont des formes cognitives proches des nôtres... Or chaque animal habite le monde et le perçoit avec son être propre. Il est intéressant de penser la grande variété du vivant en résistant à cette tentation de la proximité par la ressemblance. Demander aux animaux de nous servir de modèle est une opération risquée qui peut se révélée catastrophique. "

La question du territoire et les oiseaux 

Dans ses études, Vinciane Despret a observé une obsession des chercheurs pour l’agressivité, décrire les coups de becs à la frontière de deux territoires est historiquement plus commun que de recenser deux individus habiles à cohabiter dans un même  territoire. Or ses analyses ont révélé au contraire, la capacité des volatiles à cohabiter pacifiquement. Nul désir naturel de dominer n’est  au fondement de leur vie sociale. Les oiseaux mettent en scène leur affrontement dans une forme quasi chorégraphique de jeux de rôles. L’enjeu pourrait être le prestige, l’image de soi, le goût du spectacle et de la beauté, une forme de sociabilisation... Ou encore, une manière de parader et de montrer sa force de vie. 

Femelle Chardonneret
Femelle Chardonneret © Getty / Vicki Jauron

Chacun à sa façon d'habiter le monde, cette pensée est un talisman. 

Vinciane Despret : "Il est intéressant de regarder l'anthropologie dont la mission est de  multiplier les mondes. L'éthologie en cela est remarquable car elle  ouvre une infinité de champs et mine les évidences, ce qui a été le rôle  de l'anthropologie. La question du territoire m'a beaucoup occupée,  elle nous ramène à notre manière pauvre de le penser via la propriété, ce qui entraine l'enferment, les cloisonnements, la défense de son territoire... Les oiseaux  peuvent être territoriaux au moment de la reproduction mais pas le  reste de l'année où tout se passe pacifiquement dans le partage du  territoire. Ils ont un rapport très différent à leur espace, on n'est plus dans des questions de propriété. "

Extrait de Réparer les vivants, Maylis de Kerangal, Ed. Verticales 

L’émotion du chardonneret excédait la musicalité de son chant et tenait surtout  de la géographie : son chant matérialisait un territoire. Vallée, cité,  montagne, bois, colline, ruisseau. Il faisait apparaitre un paysage, éprouver une topographie, tâter d’un sol et d’un climat (…) Plus fabuleux que le Djinn des contes ou l’esprit de la lampe merveilleuse, ce n’était pas seulement  un oiseau, mais une forêt menacée, et la mer qui la borde, et tout ce  qui les peuple, la partie pour le tout. La Création soi-même, c’était l’enfance.  

"La question de la beauté est essentielle quand on étudie les animaux. Dans Réparer les vivants, Maylis de Kerangal a attiré mon attention sur cette notion de territoire incarné par le chant. Peut-être que les femelles oiseaux choisissent chez leur mâle un territoire paisible, délivré des conflits. "

Que peut-on dire des intelligences animales ? 

L'intelligence, étymologiquement c'est créer des liens, "intelligere" c'est essentiel. Il faut quitter l'ethnocentrisme pour allers vers... c'est-à-dire faire un pas de côté, aller vers l'autre. Penser en poulpe qu'est-ce que cela veut dire ? C'est appréhender le monde avec 8 bras… Un poulpe est capable de s'échapper en passant par un trou pas plus grand que son œil, penser en poulpe c'est être obsédé par la fuite. 

FC : Que pensez-vous des animaux en captivité ? 

Je n'ai pas un chien, c'est lui qui m'a.

Qui de nous deux est à l'autre ?
Qui de nous deux est à l'autre ? © Getty / Johner

"On est tous mal à l'aise face cette question. On n'est pas innocent avec les animaux. Moi-même je vis avec une chienne adoptée dans un refuge où elle était très socialisée et sans doute parfaitement heureuse. Elle était peut-être plus heureuse sans moi mais je fais le mieux possible pour que cela reste équitable entre nous, ça commence à marcher mais ça a pris du temps. Un animal qui vit en captivité n'est plus adapté à son milieu naturel, on doit questionner notre responsabilité. L'histoire des zoos est liée à notre rôle colonisateur... Pour sauver les derniers représentants d'une espèce et continuer à profiter de leur présence, on les retire de leur milieu naturel mais il faut penser au prix à payer par l'espèce. "

La philosophie peut-elle être un levier contre les attaques qui fragilisent la biodiversité ? 

"Il faut ouvrir l'imagination, arrêter avec les chiffres qui ne touchent personne et travailler à rendre ces êtres vivants importants pour nous. Vincent Munier (le photographe animalier) est un contemplateur ému de la richesse du vivant, je le rejoins lorsqu’il dit qu’il ne faut pas oublier "qu'on n'est pas chez nous...". Avec ses images, il fait quelque chose de très important pour tous, il nous donne une forme d'intimité avec les animaux sans avoir à s’approcher trop près d’eux."

La musique : 

  • Laura CAHEN  Yael NAIM : Coquelicot
  • YMA SUMAC : Birds 
  • REJJIE SNOW : Relax 

Archives et illustrations sonores : 

  • Baptiste Morizot, philosophe et pisteur : sa rencontre avec des loups, (BRUT, 2018) 
  • Extrait de “Dimanche à la campagne” (RTF, 1968) avec Raymond HENRY, Président de la SPA  
  • Le chant des oiseaux  de Clément  Janequin (compositeur)  
  • Lecture de Réparer les vivants de Maylis Kerangal, par Vinciane Despret 
  • Deux imitateurs d'oiseaux, extrait de CO2 mon amour (dec 2020) 
  • Laure Bonnaud-Ponticelli, spécialistes des céphalopodes (Savanturiers de l'été 2020)  
  • Les coulisses de Vincennes  par Pierre Ichak (1951 Ina) 
  • Vincent Munier "Passe moi les jumelles", Radio Télévision Suisse, observe les ours des Asturies 

Références bibliographiques : 

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