Erik Orsenna est écrivain, membre de l'Académie française. Dans cette lettre adressée à Beethoven, à l'occasion du 250e anniversaire de sa naissance, Erik Orsenna remercie le compositeur du bonheur qu'il procure à l'humanité.

Portrait de Ludwig Van Beethoven, par Karl Joseph Stieler, au XlXe siècle (Collection privée)
Portrait de Ludwig Van Beethoven, par Karl Joseph Stieler, au XlXe siècle (Collection privée) © AFP / Leemage

Paris, le 1er juin

Monsieur Beethoven, 

Veuillez accepter nos excuses les plus sincères et les plus désolées.

En d’autres circonstances, croyez bien que, dès le premier janvier, nous vous aurions, sur tous les tons et de toutes les manières et dans toutes les langues du monde, exprimé notre gratitude. 

Car deux siècles et demi se sont juste écoulés depuis votre naissance ! 

Et depuis deux cent trente ans, ce vaisseau spatial qu’on appelle la planète Terre écoute votre musique.

Alors, oublions ce matin le sournois petit virus qui, jaloux, vous a volé la vedette.

D’ailleurs, rien n’est meilleur pour la santé que remercier. 

Il était une fois, dans une petite ville le long du Rhin, une famille venue de Flandre, il était une fois un Ludwig, perdu entre un père humilié et une mère malade. 

Il était une fois la musique, un royaume, comme vous savez, et aussi un navire, pour avancer.

En cette fin de XVIIIe siècle, la liberté s’invente, les peuples s’éveillent, la fraternité semble possible.

Votre vie commence, elle ne va cesser de monter, d’œuvre en œuvre, malgré les drames, sans jamais lâcher l’espérance, jusqu’à la symphonie finale, qui conduit à la Joie.

Sans musique, a dit Nietzsche, la vie serait une erreur. Il ne s’en est pas tenu là. Sans musique, la vie serait une erreur, une fatigue, un exil.

Grâce à vous, notre vie échappe, autant qu’elle peut, et même par temps de virus, oui, elle échappe à ces trois malédictions.

Merci. 

Permettez-moi ce matin, au nom de tous ceux qui vous aiment, permettez-moi de prendre dans mes bras, cette tête que nous connaissons tous, cette tête de génie, cette tête de Beethoven, cette tête échevelée, trop grosse et plutôt effrayante, permettez-moi de raconter qu’elle chauffait, oui, elle chauffait trop, cette tête, lorsque la musique bouillonnait en elle. Alors, pour la refroidir, vous aviez pris l’habitude de renverser sur elle un seau d’eau glacée. Et bien sûr, le voisin du dessous courait se plaindre au propriétaire, de fuites qui gâtaient son plafond. Voilà pourquoi, à cause de votre tête, de votre tête trop pleine de musique, de votre tête que j’embrasse, voilà pourquoi vous avez si souvent déménagé dans Vienne.

Car précaire fut votre vie, malgré la gloire.

L’art est permanent, mais tous les artistes des intermittents. 

N’oublions jamais, jamais la fragilité dont ils paient le bonheur qu’ils nous donnent.

Erik Orsenna 

Musique

Beethoven - Sonate pour piano n 14

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