Christine Angot est écrivain. Dans cette lettre elle lance un appel bouleversant à son demi-frère. Un frère perdu de vue, dont elle ne connait ni l'adresse, ni le numéro de téléphone. Un frère qu'elle aimerait revoir.

"Je voulais que tu saches que depuis des années je cherche une adresse, ou un numéro où te joindre. J’aimerais te voir." : Christine Angot cherche à retrouver son frère
"Je voulais que tu saches que depuis des années je cherche une adresse, ou un numéro où te joindre. J’aimerais te voir." : Christine Angot cherche à retrouver son frère © Getty /

Paris, le 3 juin 2020

Cher Philippe,

On m’a dit que tu habitais toujours à Strasbourg. Tu es mon demi-frère. Nous avons le même père. J’avais vingt-huit ans quand je t’ai rencontré. Tu devais en avoir vingt-deux. On s’est croisé quelques fois. On s’est raté. L’inceste que j’ai subi de treize à seize ans est le motif principal de ce ratage. 

Mon père, qui est aussi le tien, et que j’ai rencontré l’année de mes treize ans comme tu le sais, ne souhaitait pas que je vous rencontre quand vous étiez petits. La première chose que j’ai demandé à mon père, à treize ans quand j’ai fait sa connaissance, malheureusement huit jours après il s’est permis de m’embrasser sur la bouche, et de me dire que son sexe était dur quand il me parlait au téléphone, mais la phrase que je lui ai dite le plus souvent, c’est : quand est-ce que je pourrais rencontrer tes enfants ? Vous ne connaissiez pas mon existence. Ta mère et lui ont eu peur que ça vous perturbe et que ça perturbe vos études. Ils ont attendu que vous passiez le bac. 

Philippe, je ne veux pas raconter toute l’histoire, c’est pour que les gens qui nous écoutent comprennent. Ce que je veux te dire à toi, c’est que je regrette qu’on se soit raté. Je sais que tu as été désireux d’avoir des liens avec moi, tu as essayé, tu es venu me voir à Nice et je ne t’ai pas répondu, je sais qu’on s’est croisé une fois à Paris et que ça s’est mal passé. Je sais tout ça. 

Ensuite, quand mon père est mort, notre père, tu n’avais pas ma nouvelle adresse, j’habitais Montpellier, tu as téléphoné à Paris chez mon éditeur. Je t’ai rappelé. Tu m’as dit qu’il était mort le matin. Je ne le voyais plus déjà depuis longtemps. Cette année-là, justement, je publiais mon livre, L’Inceste. Je veux te remercier de m’avoir appelée ce jour-là. Tu m’as proposé de venir à l’enterrement, je regrette de ne pas être venue. Je n’avais pas la force d’y aller seule. Et je n’ai trouvé personne pour m’accompagner. Je t’ai donné mon numéro de téléphone. Tu m’as rappelée le soir à mon hôtel. Tu avais envie qu’on se revoie. J’étais d’accord. Mais j’ai ajouté que c’était compliqué parce que j’avais quand même vécu des choses très graves avec mon père qui est aussi le tien. Et là, tu m’as dit quelque chose que je n’ai pas pu supporter. « Toi, tu dis ça. Mais lui, il disait que c’était faux. » J’ai répondu : « Si tu penses ça, on ne pourra pas se voir Philippe. » 

Maintenant, le temps a passé. J’espère que tu vas bien. Je voulais que tu saches que depuis des années je cherche une adresse, ou un numéro où te joindre. J’aimerais te voir. Une amie journaliste a même fait des recherches. Récemment, je suis allée à Strasbourg à l’invitation du TNS. Dans les rues, je ne pouvais pas m’empêcher de penser que j’allais peut-être te croiser. Un grand jeune homme blond. Je ne sais pas quel est ton visage d’adulte. 

Un jour on va mourir. On ne se sera jamais reparlé. Je pense qu’on a des choses à se dire. Tu es mon frère. 

Je t’embrasse, 

Christine

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