Eddy de Pretto est chanteur. Son premier album, "Kid", a paru en 2018. Dans cette lettre adressée à sa voix, il éclaire la manière dont le confinement l'a momentanément réduit au silence.

Eddy de Pretto aux Victoires de la Musique en 2018
Eddy de Pretto aux Victoires de la Musique en 2018 © Getty / Marc Piasecki

Paris, le 5 mai 2020 

À ma voix,

Ne me demande pas pourquoi je ne t’ai pas fait chanter. 

Ne me demande pas pourquoi je ne t’ai pas fait vocaliser. 

Pourquoi (non plus) je t’ai laissé crever là, dans un corps à l’arrêt, à t’enfumer, dans un silence avec lequel nous n’avions jamais collaboré auparavant. 

Ne me demande pas pourquoi tu n’as plus de voix, pourquoi quand tu parles tu as une mine bien plus triste que moi. Une voix enrouée comme quand nous sortions des nuits complètes de fête à s’abîmer sous le périphérique parisien. Comme quoi, l’ennuie tue aussi.

Je t’avoue que je n’ai pas su faire mieux. J’ai préféré te laisser pour morte, dans un corps qui je crois l’était également. J’étais anesthésié, et j’ai préféré te faire taire car je ne savais faire autrement. Comme pour te protéger, ne jamais te dire que c’est la merde dehors, et que j’ai peur de te briser, de te casser, de t’utiliser avec tellement de maladresse, au point de ne plus savoir comment te faire chanter comme nous savions si bien le faire dans la vie d’avant. 

Je voulais être rassuré, et revenir à un état proche de l’adolescent dépendant enfermé dans sa chambre secure à ne plus jamais rien faire. À attendre ses trois repas chauds servis. Comme ces confinements volontaires, avec mes premières petites batailles - car le monde extérieure paraissait déjà si féroce. Des semaines entières de vacances scolaires à juste faire passer le temps et rêver aux jours où nous pourrions être les plus beaux, les plus forts tous les deux sur les scènes d’étés. 

Alors oui, je t’ai trompé. J’ai entretenu une relation libre avec ma Playstation 4. J’ai couché tous les soirs avec Netflix et Disney , j’ai embrassé de trop nombreuses fois mon rien ou le rien de la vie des autres sur les réseaux et j’ai joui, ô combien j’ai joui avec Pornhub. Mais je ne t’ai pas oublié pour autant. Je n’ai pas oublié le temps où nous montions tous les deux sur scène, après des heures d’échauffement. Ces soirs où nous ne faisions plus qu’un. Où nous faisions l’amour, car entre nous c’est d’amour qu’il s’agissait. Où nous nous regardions sans crainte et sans masque, où nous pouvions être libre de chanter, de crier, de cracher sur des hommes et des femmes avec de la joie sans distanciation sociale et nous sentir les plus beaux du monde. 

Comme je rêve de te retrouver. De chanter tes louanges, de te dire combien tu m’es indispensable. De retourner sur les routes où le monde chantait avec nous. Où nous ne pensions jamais au pire. Comme des millions d’invincibles qui n’auraient jamais connu les crises qui maintenant s’additionnent de plus en plus et qui nous font, les uns, les autres chanter de moins en moins. J’espère ne plus être contraint de t’abandonner dans les vestiges du chaos, là où le monde a peur, là où le monde souffre, là où nous ne sommes plus grand chose et où nous ne chantons plus que devant nos miroirs. Avec comme unique public : la solitude. 

Eddy de Pretto

Habillage 

Nils Frahm - Familiar

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