Valentine est écrivain. Elle vit en région parisienne. Dans cette lettre, elle demande à l'Etat et à tous ses relais institutionnels de soutenir les auteurs, dont l'existence est plus que jamais menacée par la crise du coronavirus et ses conséquences.

"Ma plume s’assèche. On nous demande des journaux de confinement..." - Valentine Goby
"Ma plume s’assèche. On nous demande des journaux de confinement..." - Valentine Goby © Getty / Oliver Henze / EyeEm

Asnières-sur-Seine, le 6 mai 2020

Chers festivals et associations littéraires, chères médiathèques, établissements scolaires, chères mairies, départements, régions, chers services publics,

Ma plume s’assèche. On nous demande des journaux de confinement, des conseils de lecture, des chroniques dans la presse, des textes de soutien aux librairies fermées, et même des PDF gratuits de livres devenus inaccessibles.

Mais qui nous entend, nous ? Qui comprend le désastre de notre situation économique ? Les librairies rouvriront dans des conditions incertaines, les éditeurs publieront moins. Festivals, médiathèques, associations, établissements scolaires, vous avez été forcé d’annuler nos venues devant l’urgence sanitaire. Or qui sait qu’en temps ordinaire, la moitié d’entre nous perçoit des revenus d’auteur inférieurs au SMIC ? Un écrivain vit de son métier à condition d’avoir des jambes et de sillonner la France. De mars à juin, nos interventions nous permettent de traverser l’été souvent quasi nul en manifestations et d’attendre le mois d’octobre. Nous venons de perdre six mois et demi de revenu. Nous ne sommes pas intermittents. Nous ne sommes pas des entreprises. Nous ne sommes pas des salariés. Nous n’avons pas de chômage. Nous peinons à obtenir des indemnités pour garde d’enfant, des congés maladie, bien que nous cotisions au régime général. Nous contribuons à la solidarité nationale, mais les aides d’Etat nous imposent d’absurdes critères d’éligibilité. 

Pire : nous apprenons maintenant les premières défections d’actions culturelles pour l’automne 2020. Le terrain était sinistré, un séisme se profile.

Et pourtant partout la culture rayonne, les médias clament chaque jour l’impérieuse nécessité de créer, de rêver, de transmettre, d’éduquer. Mais la littérature, ce sont des GENS. Les auteurs ne sont pas des faisceaux d’ondes, des codes, des sons, des algorithmes. L’image de l’artiste crève-la-faim n’est pas romantique, elle est mortifère.

Nous avons besoin de la solidarité de tous les acteurs culturels pour sauver nos métiers. L’Etat doit nous prendre au sérieux. L’industrie du livre ne se relèvera pas si les auteurs crient famine. Les associations, établissements scolaires, médiathèques, festivals ont aussi un rôle crucial à jouer : ne renoncez pas aux manifestations d’automne ! Mairies, départements, régions, mécènes, maintenez vos financements et nos rémunérations même si vous annulez ! Nous ne voulons pas mendier, alors ensemble inventons des alternatives à la rencontre physique, certes la plus belle et la plus riche, mais qui ne peut être la condition sine qua non de l’échange. Imaginons de plus petites jauges, comptons sur les médias et outils numériques pour toucher un public large, retransmettons les rencontres, ateliers, lectures, en direct ou en différé via internet, les réseaux sociaux, c’est possible à peu près sur tout le territoire, ce temps de confinement le prouve, et avec peu de moyens. Maintenons la culture vivante et les auteurs debout.

Nous avons besoin de votre engagement. Le livre et la littérature en ont besoin. Ou bien nos plumes s’assècheront vraiment, et le silence sera assourdissant.

Valentine Goby

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