Emmanuelle Béart est comédienne. Dans cette lettre adressée au comédien Michel Piccoli, dont la disparition vient d'être annoncée, elle dit adieu à un monstre sacré du cinéma, qui fut son partenaire de jeu dans "La Belle Noiseuse" de Jacques Rivette.

Michel Piccoli dans "Benjamin ou les memoires d un puceau" (1968, réal : Michel Deville)
Michel Piccoli dans "Benjamin ou les memoires d un puceau" (1968, réal : Michel Deville) © AFP / Marianne Productions / Parc Film Marianne Productions / Parc Film / Collection C

Avignon, le 18 mai 2020

Ce soir nous ne sommes pas septembre – et j’ai froid en ce doux jour de mai.

S’il faut que tu partes ô pars, mon ami – du jour où l’on vient le départ est promis.

Michel a fait sa grande valise et nos baisers volent vers ses lèvres endormies, nos mains redessinent les trajectoires de chacun de ses souvenirs. La bicyclette des choses de la vie parcourt les sentiers de nos mémoires.

Tes gestes tes regards tes mots ta voix résonnent comme la beauté du cinéma en plein soleil, toutes générations entremêlées.

Michel, tu les aimes mes pieds ? 

Loin du bruit et de la fureur, sans mépris, toi, si limpide, au rythme tranquille, au sourire ravageur que trahit la tendresse de deux grands yeux rieurs. Michel, comme si tout était une blague, ou comme si l’on ne pouvait plus guère s’illusionner sur soi même. 

En marchant le long des routes cinématographiques, j’ai croisé ton chemin, nos corps se sont fracassés l’un contre l’autre, jusqu’à se tordre, se déformer... Je garde le souvenir de tes mains grandes comme des palmes, tout un monde en mouvement, prêtes au combat de la création, de ton visage beau, inflexible et furieux. Non tu n’as pas quitté mes yeux. Je ferme mes paupières. Comme il m’en vient, des souvenirs. J’ai la gorge pleine de larmes comme dirait notre amie Jeanne. 

Michel, Tu les aimes mes fesses ? 

Pardon de cette indélicatesse, tu as rendez vous, je ne veux pas te retenir, juste te dire que le combat continue, que ce corps que tu as pétri et pétri et repétri sous les yeux du grand Jacques, cette terre que tu as modelée de tes paumes, n’oublie rien de ce que tu lui as insufflé. Le combat continue entre l’ombre et la lumière, entre la lucidité et la ferveur. En désaccord avec notre temps, c’était dis-tu notre raison d’être. 

Sur ton chemin vers les étoiles, embrasse Vincent, François, Paul et les autres. 

Adesias Michel,

Emmanuelle Béart

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Philippe Sarde - Theme de La Grande Bouffe

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