Anne Sinclair est née à New-York. Elle est journaliste. Dans cette lettre adressée au Covid 19, elle présage la défaite du virus face à la persévérance des populations, et entrevoit l'avènement possible d'une société plus équitable.

Paris, le 19 avril 2020

Je connaissais à peine ton nom il y a deux mois, mais depuis, je vis chaque minute avec toi. 

Cher Covid – j’utilise cette dérisoire formule de politesse du temps d’avant toi – cher Covid donc, comment t’oublier quand nous rentrons du supermarché et que nous lavons à grande eau nos yaourts et nos œufs ? Comment t’oublier quand nous avons passé deux heures dimanche à écouter le Premier ministre parler de toi ? 

Ah comme tu as triomphé de nous sentir courbés sous la terreur ! Tu as jubilé de nous voir le soir, éplorés, écouter la litanie du nombre de morts, ou de patients en réanimation. Tu t’es réjoui de la détresse des familles, de l’épuisement des soignants, fier de semer la désolation dans les Ehpad. Et tu continues d’applaudir aux fêtes annulées, aux enterrements réduits à cinq proches, à ce ciel de printemps qui ne fut jamais si bleu et dont nous profitons si peu.

Dépêche-toi de rire, car tu vas finir par mourir. 

Non non, pas le 11 mai, ni le 12, ni sans doute fin juin. Je ne sais ni quand ni comment tu vas t’éteindre, mais, cher Covid, c’est à la volonté et au moral que nous finirons par t’avoir, même s’il est vrai que nous allons devoir encore vivre avec toi. 

Tu as rationné nos masques, raréfié nos tests, limité nos respirateurs, mais, déjà, tu perds du terrain. Les hôpitaux sont moins surchargés, le civisme a marché.

Tu faisais le pari de nous diviser, de décourager les soignants, mais ils ont les Français derrière eux. Et nous ferons tout pour que par l’expression de notre volonté, ces héros d’aujourd’hui le restent demain et obtiennent le budget qu’ils méritent depuis tant d’années ! 

Tu pensais que le pays s’arrêterait. Or les enseignants, les caissières, les facteurs, les agriculteurs, les éboueurs, les boulangers font marcher la France. Là non plus, nous n’oublierons pas, vous l’avez promis n’est-ce pas, messieurs qui nous gouvernent ?

Aux résistants d’hier nous devons la sécu et les lois sociales d’après-guerre. Que le CNR d’aujourd’hui, le Conseil National de la Résistance au virus, fasse le serment de ne pas sortir de l’Assemblée sans voter les budgets qui doteront convenablement ceux qui nous sauvent.

Alors oui, l’impatience vient, surtout pour ceux dont l’inégalité dans le confinement pèse plus qu’à d’autres, et tu te frottes les mains à l’idée que le 11 mai, nous oubliions toute prudence. Non non, là aussi nous lutterons. Pour encore repousser l’angoisse. Car tu le sais bien, elle est ta compagne de misère, elle m’étreint tous les soirs, comme les enfants quand la nuit tombe et alimente les cauchemars. Ah, c’est peut-être ta dernière victoire, cet effroi qui noue encore la gorge quand on pense au monde inconnu qui vient, mais au moment où il m’envahit, je le chasse avec un appel aux enfants, un apéro-zoom avec des amis, une nouvelle de Stefan Zweig ou Rabbi Jacob à la télé. 

Tu n’auras pas gain de cause. Nous tiendrons, coudes serrés comme depuis cinq semaines, et qui sait, peut-être grâce à toi, serons-nous demain un peu plus partageux…

Anne Sinclair

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