Philippe Djian est né à Paris. Son roman, "37°2 le matin" a marqué les années 1980. Dans cette lettre adresse à Greta Thunberg, il prend la défense de la jeune activiste et la présente comme l'emblème d'un renouveau nécessaire.

Greta Thunberg, activiste, pendant la manifestation "Youth Strike 4 Climate" à Bruxelles
Greta Thunberg, activiste, pendant la manifestation "Youth Strike 4 Climate" à Bruxelles © AFP / JOHN THYS

Biarritz, le 21 avril 2020

Ma chère Greta, ma chérie,

Je suis un vieil homme, à présent. Ne crains rien. Tu es loin. Je peux te donner du ma chérie sans que ton père ne cherche à m’étrangler. C’est bien qu’il veille sur toi, qu’il traverse l’océan en bateau pour t’accompagner. J’en serais malade s’il t’arrivait quelque chose. La nuit viendrait.

Ce n’est pas le moment. Ce n’est pas une plaisanterie, c’est juste une mauvaise plaisanterie que nous vivons, comme de marcher dans du miel et en foutre partout sous ses semelles. Au-delà des images, il y a une drôle d’odeur. Je ne devrais pas la sentir à mon âge, je devrais perdre l’odorat mais je ne respire que ça, ce doux parfum de pourriture, j’en perçois toutes les saveurs. Pandemic is not for sissies. Heureusement que tu es là.

C’est quand même drôle ce qu’une bande de connards a pu dire sur toi, j’ai halluciné. Ils me dégoûtent. Mais qu’est-ce qu’ils ont dans la tête, ces gens-là. Comment font-ils pour se maintenir en vie. Ils sont écœurants, n’est-ce pas. Ils donnent envie de changer de trottoir, de respecter les distances pour une fois. Je suis désolé pour eux, ils se sont allongés dans leur tombe et se sont eux-mêmes couverts de terre, tout confits d’orgueil. On n’y peut rien, on ne discute pas avec des zombies.

Les gens ne s’arrangent pas en vieillissant. C’est une vraie tragédie. J’aime ton sourire. Tu es plus belle que le ciel et la mer. Dommage que Cendrars ai trouvé ça avant moi. Lis Cendrars. C’est la meilleure chose à faire pendant le confinement. Et puis Sur la route, bien sûr. Et quelques poèmes de Walt Whitman avant de t’endormir. Ton sourire me fait du bien. Je suis touché par ta beauté, tu as une beauté apaisante. J’emporterai ta photo avec moi quand j’irai en Ehpad. Je te soutiens à 100% dans ton combat, mais j’aime tes yeux aussi, et tes nattes. Je viens de terminer un roman où je parle de toi. Sauf que tu as la trentaine et que l’on y boit du vin importé du nord de la Suède. Je voyais aussi Naomi Klein en l’écrivant. Ce n’était pas toujours très gai comme roman, mais tu restais dans les parages, et elle aussi, et ça m’aidait, je me sentais en bonne compagnie. Ce visage de madone que tu as. C’est aussi ça qui les emmerde, cette partie qu’ils ont perdu d’avance, ces ténèbres vers lesquelles ils glissent quoi qu’ils dégoisent.

Je te l’enverrai quand les postes remarcheront. On m’a demandé de tenir un journal du confinement, mais pourquoi on ne demande pas ça à un type qui dort dans la rue si on veut savoir comment ça se passe. On voit bien que ce monde doit changer. Les choses deviennent trop absurdes au bout d’un moment.

Rien ne me convient. Aucun parti, aucune figure. Je me suis réveillé un soir et tu passais à la télé et avant même de savoir qui tu étais, je me suis levé et je me suis approché de l’écran pour te voir de plus près. Je pensais que tu portais un masque de porcelaine. 

Enfin bref.

Voilà. 

Cette lettre. Voilà. Ma chérie. Fais-en ce que tu veux.

Ph. – Philippe Djian

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Emahoy Tseugue & Maryal Guebrov - The homeless wanderer

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