Elisabeth de Fontenay est philosophe, spécialiste de la cause animale. Dans cette lettre adressée aux chauves-souris, elle dénonce le trafic illégal d'animaux sauvages, susceptible d'être à l'origine de l'épidémie de Covid 19.

Chauves souris dans le soir tombant
Chauves souris dans le soir tombant © Getty

Le 21 mai 2020

Chères et malheureuses chauves-souris,

Quand je vous revois passer, volant bas au début de la nuit dans le ciel d’Anjou, je me dis qu’il n’a pas suffi qu‘en Occident on vous accuse de vous en prendre aux cheveux voire d’être des vampires. Il aura fallu que vos pauvres petits corps et vos grandes ailes se retrouvent sur les étals des marchés, en Afrique centrale comme en Asie du Sud-Est et que, comble de malédiction, vous soyez désormais avec le pangolin, ce  mammifère aux écailles précieuses, inoffensif mangeur de fourmis, désignés comme origines d’épidémies et, singulièrement, de la pandémie qui ravage en ce moment l’humanité.

Les informations sur la zoonose dont je fais état, je les tiens de la lecture de divers entretiens avec le professeur Didier Sicard, qui a présidé  le comité national d’éthique, médecin ayant la rare vertu de s’intéresser aussi aux animaux. Le point de départ de cette pandémie, dit-il, c’est un marché ouvert de Wuhan où s’accumulent des serpents, des chauves-souris, des pangolins, conservés dans des caisses en osier : mets festifs qui coûtent très cher. Sur le marché, ils sont dépecés par les vendeurs, alors qu’ils sont maculés d’urine et que les tiques et les moustiques font une sorte de nuage autour d’eux. Lorsque les chauves-souris sont  accrochées dans les grottes et qu’elles meurent, elles tombent et leurs cadavres sont dévorés par les serpents. Les réservoirs de virus les plus dangereux et sans doute permanents sont donc les serpents qui se nourrissent perpétuellement des chauves-souris. 

Mais il y a une autre hypothèse, avance Didier Sicard, elle qui porte sur la transmission qui se produit quand ces porteuses d’une trentaine de coronavirus, sortent la nuit manger des fruits. Elles ont un réflexe quasiment automatique : dès qu’elles déglutissent, elles urinent. Elles vont donc contaminer les fruits de ces arbres et aussi les civettes, qui adorent ces fruits. Les fourmis participent aux agapes et les pangolins – pour lesquels la nourriture la plus merveilleuse est constituée de fourmis – dévorent les fourmis et s’infectent à leur tour. C’est toute cette chaîne de contamination qu’il faut donc explorer.

La recherche des points de départ animaux de la contagion ne doit pas nous mener à transformer ces bêtes en figures du Mal. Pour qui travaille depuis longtemps à défendre et à  réhabiliter les animaux, c’est, si j’ose dire, le coup de pied de l’âne. Car, compte tenu de ce que nous savons aujourd’hui, ce sont les hommes qui, dans une concomitance redoutable d’acharnement au  progrès et d’attachement à des traditions locales millénaires, portent la responsabilité, à différents titres, de ce qui leur arrive : la déforestation de la jungle pour construire des routes, le non-respect par la Chine de l’interdiction du trafic d’animaux sauvages, mais aussi la focalisation des scientifiques  sur la recherche des traitements et des vaccins, et donc leur indifférence à l’origine de la chaîne de contamination .

L’urgence politique, chères chauves-souris de tous les pays, exigerait que nous vous libérions de ces funestes ripailles, en créant un tribunal pénal international réprimant ce trafic d’animaux sauvages dont l’économie souterraine rapporte autant d’argent que la drogue, et  que nous-mêmes sachions nous émanciper de l’empire industriel et financier du totalitarisme chinois.

Elisabeth de Fontenay

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