Bernard Pivot est écrivain, journaliste et Président de l’Académie Goncourt. Dans cette lettre malicieuse adressée à son nombril, il célèbre cette partie de notre anatomie, et la présente comme un ultime espace de résistance et de liberté.

Bernard Pivot
Bernard Pivot © Getty

Paris, le 24 mai 2020,

Mon cher nombril,

C’est à toi, petite cicatrice située au milieu du ventre, que je m’adresse. Pour te féliciter, te rendre hommage. De cette pandémie tu es absent, tu es innocent. On ne te reproche rien alors que la bouche, le nez, les yeux, la salive, la sueur, le sperme, les poumons, le cœur, les reins, le cerveau, la peau, le goût, l’odorat, etc., sont accusés d’être les sergents-fourriers, les agents transmetteurs ou les récepteurs du coronavirus.

Toi, nombril, tu ne t’ouvres à rien, tu es fermé à tout. Tu es infranchissable, tu es incorruptible. Je relève ma chemise et je t’admire. Pour ton calme et ta sérénité alors que tout autour de toi vit et s’agite dans l’angoisse. Pour ton humour qui t’a fait adopter une forme ronde, la même que celle du méchant virus. Pour ta discrétion, et je pense à tous les nombrils bavards des épidémiologistes, virologues, politiques et journalistes.

Mon cher nombril, tu as eu quand même une inquiétude liée au confinement. Il t’a confiné plus que le reste du corps : reverrais-tu cette année le soleil, la plage, la mer ? Eh bien, oui, le Premier ministre écoutant probablement les plaintes de son nombril normand, a autorisé les vacances, mettant cependant un interdit sur ton exposition, immobile, au soleil, sur la plage. Mais un nombril d’où il n’y a pas de sable à retirer quand il rentre à l’hôtel ou au camping, est-il un nombril en vacances ?

Je me rappelle ton étonnement, à la fin du XXème siècle, quand tu as vu qu’au-dessous de toi, on mettait une sorte de long chapeau au pédoncule chaque fois qu’il avait l’intention de s’agiter. Et, maintenant, c’est au-dessus de toi que l’on pose un masque sur les orifices du visage. Nombril, tu es presque à égale distance des masques du dessus et du dessous. Et tu te demandes, toujours innocent : mais à quoi rime cette partie de cache-cache ?

Le jour où c’est sur toi, label de la naissance, qu’on apposera un bandeau sanitaire, ce sera la fin du monde.

Cher nombril, je ne t’embrasse pas 1) parce que c’est interdit ; 2) parce que je ne suis pas un acrobate.

Bernard Pivot

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