Mona Ozouf est née à Lannilis. Elle est philosophe et historienne, spécialiste de la Révolution française. Dans cette lettre en réponse à tous ceux qui lui écrivent, elle explique comment l'évocation du passé parvient à éclairer le présent, et célèbre les beautés et les joies de la mémoire.

"Vos courriers font sourire le présent. Mais c’est pourtant le passé qui vous submerge..."- Mona Ozouf
"Vos courriers font sourire le présent. Mais c’est pourtant le passé qui vous submerge..."- Mona Ozouf © Getty / Carmen Martínez Torrón

Paris, le 26 avril, 

Lettre à tous mes correspondants

Chers tous, ma boîte mail déborde.  Pour aujourd’hui, ce sera donc, pardonnez -moi, une réponse collective : chacun reconnaîtra son bien.

En temps ordinaire vous et moi tissons la toile de nos jours avec trois fils :   présent, passé, futur. Mais celui-ci brusquement nous manque. L’an dernier, à pareille époque, par ce beau temps miraculeux, vous m’auriez demandé : quels projets pour juillet, pour août ? Où çà, et avec qui ? Questions devenues oiseuses : y aura-t-il seulement un été ?

Puisque nul ne sait ce que demain nous réserve, vous vous ingéniez à meubler l’aujourd’hui avec les images des jardins où vous avez trouvé refuge. De jour en jour ma collection s’enrichit, le muguet de Catherine, la glycine d’Anne-Marie, les pensées de Sylvie, le lilas blanc de Natacha. Toutes des femmes, lectrices de Colette, filles de Sido : pas un homme ne songe à donner des nouvelles de son cactus rose. Une exception, mon fils, avec son bouquet champêtre échevelé.

Mais soyons équitables, car vous, mes vieux copains, n’êtes pas en reste de cadeaux : la visite quotidienne de Dominique, qui lit et dit si bien la prose comme la poésie, et me promène de Hugo à Perec, de Stéphane Zweig à Jean-Claude Grunberg ; les vidéos pour réfléchir, pour rire, pour s’attendrir. Comme cet irrésistible envoi d’Olivier : un Abel bouclé de deux ans et demi feuillette « Pour rendre la vie plus légère », pointe un doigt impérieux sur la page, et conte à sa manière l’histoire qu’elle recèle :  à l’en croire, celle d’un dragon qui l’aurait avalé tout cru. 

Vos courriers font sourire le présent. Mais c’est pourtant le passé qui vous submerge. Du temps vous est rendu, avec la tentation de lire à rebours la phrase de la vie. Toi, ma fille, qui as rouvert les vieux albums de photos de la famille. Vous, mes amis, qui me dites, contre vos attentes, préférer à la découverte de nouveaux livres les retrouvailles avec ceux que vous avez longuement fréquentés. Et vous, silhouettes qui resurgissez d’autrefois. Parfois de la haute enfance, sur fond d’une plage bretonne d’avant-guerre ; parfois des lointaines hypokhâgnes où j’ai enseigné : Françoise, qui   aujourd’hui me confectionnez des masques ; Sylvie, qui m’avez raconté comment voyageait dans les familles la parole philosophique : vous pensiez avec Platon que nul n’est méchant volontairement. Votre père vous affirmait que les hommes à l’évidence veulent le mal, crois-en ma vieille expérience.  Vous lui rétorquiez que Platon était aussi vieux que lui, et s’ensuivait une violente mais noble dispute. 

Merci à tous pour cette brassée de souvenirs.  Souvent déchirants quand ils parlent des jours heureux. Mais précieux pour vérifier ce que Rousseau disait de Saint-Preux : « Si vous lui ôtez la mémoire, il n’aura plus d’amour ».  

Gardez bien la mémoire et l’amour, et faites attention à vous, 

Mona Ozouf

Habillage

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