Miss.Tic est plasticienne, poète. Son travail s'expose sur les murs de nos villes. Dans cette lettre adressée à un camarade poète, elle s'interroge sur le sens de l'art et défend l'idée qu'une société nouvelle ne pourra émerger qu'à condition que les individus se libèrent de leurs peurs.

Miss Tic
Miss Tic © Getty

Pioggiola, le 26 mai 2020

Salut Patrice, camarade poète.

Je relis ton ouvrage, Solitudes en terrasse. En ce moment, c’est plutôt terrasses en solitude.

Je ne sais pas quand nous partagerons un grand cru ou un petit jaja de derrière les fagots. En attendant, je te donne de mes nouvelles par la voie des ondes.

Confinée aux confins de la nature avec Nana, ma chienne que tu traites de Gremlin, j’ai peu souffert de ce dérèglement mondial. Depuis plusieurs années, je fais des retraites dans une petite bergerie en Corse. Le hasard a voulu que j’y sois quand nous avons tous été mis en quarantaine… Enfin presque tous !

Ici, j’exerce mon droit à la paresse avec délectation et volupté. Je suis loin des contraintes, loin des écrans, logiciels, mails, rendez-vous, fournisseurs, factures, contrats… Ici, j’ai tout mon temps, même celui de le perdre. C’est un privilège, un luxe de première nécessité. Ici, dans la région du Ghjunsani, j’ai des ami(e)s ; on échange du miel, des salades, des peintures, des rigolades, des danses et des pizzas. Dans ces villages de montagne la solidarité est de mise depuis belle lurette. 

Ici, je glisse d’un livre à l’autre, d’un chant d’oiseau à un CD de Christophe que j’écoute en boucle. J’enjambe des ponts Génois, j’emprunte des chemins caillouteux. Je me perds dans le paysage. Je rêvasse, je traîne, les pensées dérivent. Je me souviens, je me souviens de certains baisers, de quelques baises et puis j’oublie aussi, le quotidien, les corps-à-corps, j’oublie même d’écrire, de dessiner. Ici je ne travaille pas, je suis travaillée par le silence, le vent et les cimes. Ici, les murs sont en pierres sèches et mon atelier est dans ma tête. 

Dans mes contemplations, des interrogations :

Faut-il privilégier l’art de vivre à la vie de l’art ?

Les artistes morts se vendent bien ; dois-je mourir ?

Est-ce que vivre sera ma dernière volonté ?

Est-il plus difficile de réussir ce qu’on rate que de rater ce qu’on réussit ?

Fin de la parenthèse rurale ! Retour dans l’arène. Je vais retrouver Paris, ma ville, mon ADN. Je vais relever les manches et le rideau de fer de l’atelier, aiguiser mes pinceaux, ressortir les bombes, me remettre à l’ouvrage. J’ai décidé il y a quelques jours de la date de mon retour. Depuis je suis en descente… j’ai des flashes… Les nouvelles du monde se rapprochent. Les nouvelles du monde me rendent triste. Déroute planétaire. Violences policières, violences familiales. Multinationales de la mort. J’allume la radio, je surfe sur les chaines d’infos, ce sont toujours les mêmes chiens de garde, seuls les colliers changent. Ce gouvernement, comme les précédents, vend notre santé, nos aéroports et tous ce que nous avons payé en impôts, cotisations, TVA, sueurs, fatigues, à des intérêts privés... Il est sans foi ni loi. 

Le pouvoir ne protège pas, il se protège. Il manipule notre colère autant que nos peurs. 

Et si la peur changeait de camp…

Avec mes sentiments rebelles,

Miss Tic 

Habillage

Virginia Astley- It's too hot to sleep

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