Maïwenn est comédienne, scénariste et réalisatrice. Sa lettre est adressée à celui qui a filmé l'assassinat d'un jeune homme noir par quatre policiers à Minneapolis. Elle écrit la violence, le choc et la sidération. Mais aussi l'espoir de voir advenir un monde plus juste, grâce aux vidéos nées de nos téléphones.

Des manifestants portant des pancartes, durant la deuxième journée de protestation après la mort de Georges Floyd, tué par un policier.
Des manifestants portant des pancartes, durant la deuxième journée de protestation après la mort de Georges Floyd, tué par un policier. © AFP / Jordon Strowder / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

Paris, le 27 mai 2020

À toi qui a filmé,

Quand j’ai regardé mon téléphone, ce matin, il était 6h. Il était encore trop tôt pour lire l’application du Monde, leurs nouvelles s’affichent à 7h. Alors je vais faire un tour sur Instagram. Je tombe sur Madonna. D’habitude je passe, fatiguée de voir son botox ou sa vie extraordinaire, mais là je comprends qu’une vidéo ne la concerne pas, donc je regarde. C’est ta vidéo, celle de l’arrestation d’un homme à Minneapolis, en pleine après-midi. 

Au départ, je ne comprends pas, je vois des flics pas du tout gênés d’être filmés par toi alors qu’ils plaquent un homme au sol qui ne présente aucune résistance. 

L’homme supplie d’arrêter, il dit "I CAN’T BREATH, JE NE PEUX PLUS RESPIRER", mais le policier qui a un genou sur son cou a l’air d’apprécier que tu le filmes : il bombe le torse, il te regarde droit dans les yeux. C’est surréaliste. 

Je me dis que je dois mal comprendre, que j’ai du loupé un épisode ! 

Puis tu t’approches du policier, tu dois être à 1,50m de l’homme à terre, et là je découvre que l’homme est noir, et je me dis "ah non ils ne vont pas oser recommencer..." Encore la même vidéo aux États-Unis où la police maltraite un homme noir... Tu continues de filmer l’homme à terre qui n’arrive plus à supplier. Ses yeux se ferment petit à petit. Les passants hurlent aux flics qu’ils vont le tuer si ça continue. Ils disent : "Prenez son pouls", mais l’homme à terre ne bouge plus... Je crois voir de la pisse couler au sol. Tu filmes le visage du policier, sa plaque d’immatriculation... Tu filmes tout. Puis une ambulance arrive et on jette l’homme noir sur un brancard, et ta vidéo s’arrête là. 

Je me précipite sur les nouvelles américaines pour savoir si l’homme s’en est tiré, et je ne peux pas croire ce que je lis : l’homme est mort. 

Je ferme mon téléphone. J’ai le ventre noué. Je viens de voir à 6h du matin la vidéo d’un meurtre commis par quatre flics en pleine après-midi. 

Les minutes et les heures passent. Je n’arrive pas à passer à autre chose. 

Dans les années 1990, comme tout le monde, j’avais vu des vidéos prises la nuit, de loin, et en cachette. 

Aujourd’hui, ce qui est effrayant, c’est de voir que les policiers n’ont même plus peur d’être filmés. On dirait même qu’ils fanfaronnent. 

Je lis que les policiers ont été virés dans la seconde et que les émeutes ont déjà commencé aux États-Unis. Je ne sais pas comment prendre la chose, être fataliste ou pessimiste. Je fais partie des gens qui ont besoin de faire une conclusion pour aller de l’avant. C’est parfois ridicule mais c’est comme ça. Et au bout de plusieurs heures, je me dis que c’est finalement grâce à nos vidéos.

Aujourd’hui, chaque citoyen a une caméra dans sa poche. Sa caméra fera peut-être justice un jour. 

Autrefois, ce meurtre aurait mis des années à être jugé et ne serait probablement jamais condamné. Aujourd’hui grâce à notre arme, notre téléphone, les flics racistes ne seront plus jamais tranquilles. Nous filmerons tout dans les moindres recoins. Nous condamnerons en image, en son, en zoom ...

L’homme noir s’appelle George Floyd, il était beau comme un Dieu.

Maïwenn 

Habillage 

Nils Frahm - Because this must be

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