Accrochez-vous. Souquez les artémuses, arrimez fort les noeud. Ça va tanguer fort… Assurément la pêche est un sujet sensible, en gros depuis que la France est géographiquement en face de l’Angleterre et inversement.

L’Union européenne est aujourd’hui dans son ensemble le plus grand marché mondial des produits de la pêche et le 5e producteur au monde. 

On connaît tous la PAC, la Politique Agricole Commune. On connaît moins la PCP : la Politique Commune de Pêche qui existe depuis 1983. 

Cette PCP a été conçue pour gérer les ressources communes issues de la mer et donner ainsi à l’ensemble de la flotte des pays européens une égalité d’accès aux eaux du territoire. 

Cette politique commune comporte 4 piliers, (l’Europe aime bien les piliers, c’est comme ça) : 

-         L’organisation commune des marchés ; 

-         Des mesures de soutien au secteur : les fameuses subventions ; 

-         Des négociations avec les pays hors Zone Européenne

-         Et enfin et surtout : la gestion durable des ressources de la mer.

Ce dernier point mérite qu’on affale un instant les voiles et qu’on y regarde de plus près : 

-         Chaque année le Conseil de l’Union européenne fixe des totaux admissibles de capture pour chaque espèce et secteur de pêche sur la base d’avis scientifiques, puis les Etats membres déterminent des quotas. Dès qu’un quota est atteint dans une zone déterminée, un arrêté d’interdiction est pris. 

-         Par ailleurs, et régulièrement, des mesures techniques sont adoptées afin de permettre une exploitation durable des stocks comme la limitation de la capture des juvéniles à travers des règles minimales de maillage des filets, l’interdiction de certains types d’engins ou la fermeture temporaire de certaines zones de pêche.

Or, depuis toujours, les pêcheurs britanniques s’opposaient à cette Politique Commune. Le côté ilien sans doute. De lointains restes, mais tenaces, de l’Amiral Nelson dans la posture. 

Pourquoi ? 

Un simple coup d’œil sur les chiffres permet de le comprendre : 

Les eaux du Royaume-Uni sont très poissonneuses et alors que les pêcheurs anglais prennent environ 90.000 tonnes en dehors de leurs eaux, ce sont 760.000 tonnes (8 fois plus) qui sont pêchés chez eux par les européens soit 40% des poissons de l’Union européenne

Autant dire que le Brexit leur fait gonfler les voiles : « On ne peut plus survivre avec les règlementations européennes, donc on va continuer seul pour les éviter », déclare tout de go Steeve Barratt, leader des pêcheurs de Ramsgate, un joli port de pêche au sud de l’Angleterre, à portée de canons de Dunkerque.

L’enjeu est en effet considérable puisque les pêcheurs européens dépendent de l’accès aux eaux territoriales britanniques. 

MAIS EN MÊME TEMPS : les pêcheurs britanniques dépendent pour leur survie économique du marché européen puisqu’ils y vendent 75% de leur pêche. Les trois-quarts !

On voit bien l’équilibre qui a présidé jusqu’à présent qui était gagnant-gagnant : je pêche dans tes eaux poissonneuses et tu écoules ta pêche sur un marché attractif. 

Que va-t-il donc se passer maintenant ? Enfin, quand je dis maintenant, je parle dans les mois qui viennent 

Et bien tout va dépendre s’il y a un Brexit avec ou sans accord. Puisque de toutes façons il y a aura un Brexit. Deal or no deal, that is the question. 

Et comme tout le monde a parfaitement compris et maîtrise à la perfection le déroulement du Brexit…

Heu, non, pas vraiment Eric…

Bon, ok, je vais tenter une explication claire mais c’est bien parce qu’on est dimanche…

En cas de Brexit AVEC accord : et bien cet accord permettra d’y inclure des mesures de transition dont on sait qu’elles peuvent durer longtemps. Afin d’éviter les abordages belliqueux en pleine mer et les coups de semonce entre pêcheurs. D’ailleurs, tous les projets de Brexit jusqu’à présent prévoyaient des mesures de transition, que ce soit dans l’accord de sortie rejeté en janvier de 2019 ou dans le dernier accord du 17 octobre, hélas, lui aussi rejeté. De nouvelles élections ayant été convoquées par Boris Johnson pour le 12

-         décembre prochain, il faudrait que le poisson anglais morde enfin pour qu’un accord soit adopté au plus tard le 31 janvier 2020, ultime date fixée pour la sortie du Royaume-Uni. 

-         En cas de NO DEAL : cette hypothèse qui n’en est pas vraiment une, aurait pour conséquence de fermer brutalement l’accès aux eaux britanniques pour l’ensemble des pêcheurs européens. La législation britannique serait alors la seule à s’appliquer et les navires non immatriculés au Royaume-Uni ne jouiront plus d’un accès automatiques aux eaux anglaises. La législation européenne, elle, obligera les pêcheurs britanniques, devenu pays tiers, à disposer d’un certificat de capture attestant de la légalité de la pêche des produits qu’ils voudront exporter vers chez nous, en l’absence duquel, les produits seront bloqués par les douanes. Et des droits de douane viendront alors pénaliser les pêcheurs anglais. Bref, va y avoir du gros temps dans une mer forte à agitée comme on dit dans la météo marine. 

-         L’Europe a déjà prévu des mesures de compensation au travers d’un Fonds spécifique pour les pêcheurs affectés par la fermeture soudaine des eaux britanniques, mais l’idéal serait un accord d’accès réciproques qui pourrait prendre la forme d’un traité bilatéral et éviterait ainsi une nouvelle guerre maritime entre l’Europe et la Grande Bretagne dont personne ne sortirait vainqueur assurément. 

-         Cela étant dit, et au-delà de cette question épineuse du Brexit, le vrai danger qui menace aujourd’hui toutes les côtes européennes confondues ce sont ces bateaux-usines qui pointent régulièrement le bout de leur proue démesurée. Le dernier en date, c’était pas plus tard qu’il y a deux semaines : un bateau néerlandais de 143 mètres de long qui pille violemment les fonds marins anglais mais qui pourrait bien se rabattre sur nos eaux françaises après le Brexit. Un véritable désastre écologique, jusqu’à 250 tonnes de poissons pêchés par jour ! Ces grands navires-usines fonctionnent comme des aspirateurs : ils raclent les fonds marins, et détruisent absolument tout. En 2013, ce même chalutier néerlandais avait été interdit de pêche dans les eaux australiennes.  

Il y a quelques jours, le Président de la Région des Hauts de France, Xavier Bertrand, a envoyé une lettre au ministre de l’agriculture pour l’alerter de la situation : "Le navire-usine est une menace absolue pour les réserves de poissons dans la Manche, a-t-il écrit à Didier Guillaume. Je souhaite connaître les mesures que vous comptez prendre si ce navire entre dans nos eaux territoriales". 

A ce jour, aucune réponse. Une bouteille à la mer en somme. Et ça, Brexit ou pas, il est nécessaire de rester unis avec nos meilleurs ennemis héréditaires pour bouter ces usines flottantes hors de nos eaux.

ET QU’EST-CE QU’ON BOIT AVEC CA ?

L’Alsace et les fruits de mer c’est un grand classique. 

Je vous emmène à Eichhoffen chez Louis Maurer, jeune, très jeune vigneron de 24 ans qui a repris une poignée d’hectares familiaux. Et qui fait un Gewurztraminer étonnant et même unique, il s’appelle d’ailleurs l’ « Etrange Orange » : c’est un vin de macération en grappes entières, sans filtrage, sec, qui sent le litchi et l’orange confite avec une note finale minérale sans une once d’oxydation. Autant vous dire que l’accord avec les coquilles Saint Jacques est magique et surprenant : la rencontre du raisin, de l’agrume et de l’iode dans votre assiette. Si vous y ajoutez, comme je l’ai fait hier soir, une légère vinaigrette de fruits de la passion, vous serez au paradis.

15,90 € à la Cave d’Ivry chez le truculent Paco Mora.

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