Les températures qui grimpent risquent de changer le visage du vignoble français et donc du Bordelais. Faut-il pour autant faire une croix sur les vins de Bordeaux ? Épaulés par les chercheurs, vignerons et viticulteurs restent optimistes. Ils planchent d'ailleurs déjà sur les vins de demain.

L'Inra teste 52 cépages dans une parcelle expérimentale
L'Inra teste 52 cépages dans une parcelle expérimentale © Radio France / Rosalie Lafarge

Le raisin mûrit aujourd'hui plus tôt qu'hier, c'est incontestable. Et cela fait déjà un moment que Philippe Bardet, vigneron à Saint-Emilion, l'a remarqué. "Il était exceptionnel dans les années 1970 de commencer les vendanges avant le 1er octobre". À peu près autant qu'aujourd'hui, il est exceptionnel de les commencer après. 

Même si cela se stabilise ces dernières années, précise le co-président de la commission technique du CIVB, le Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux, les baies arrivent à maturité en moyenne vingt jours plus tôt qu'il y a trente ans.

Le taux de sucre commence à être un peu trop haut

Et cela se ressent, poursuit Philippe Bardet : "Nous avons vu le taux de sucre augmenter régulièrement. Jusqu'à il y a peu de temps, c'était un élément qualitatif. Mon grand-père et mon père ont toujours essayé de trouver des techniques pour augmenter le taux de sucre. Le problème, c'est que maintenant, on a atteint un taux de sucre qui commence à être un petit peu trop haut. Donc je commence à utiliser des techniques pour éviter l'augmentation trop importante de ce taux de sucre".

Mais il n'y a pas que ce taux de sucre qui change. "L'impact le plus marqué au niveau de la baie et de la vendange, souligne Laurence Gény, professeur à l'Institut des sciences de la vigne et du vin, va être une diminution de l'acidité, donc _des raisins avec des équilibres sucre-acide modifiés par rapport à ce que l'on avait il y a 50-60 ans_".

Ce que craint également Alexandre Pons, chercheur pour la tonnellerie Seguin Moreau, "c'est que les grands vins ont une aptitude à la conservation beaucoup plus faible dès lors que les raisins récoltés le soient trop tard ou trop mûrs"

Une inadéquation entre l'offre et la demande

Des vins aux notes de fruits confiturés, qui se gardent moins,  le risque c'est la perte de typicité des vins de Bordeaux. Mais c'est aussi, et surtout pour l'économiste du vin Eric Giraud-Héraud, une inadéquation entre l'offre et la demande. "L'offre va dans un sens avec des vins qui, naturellement en tous les cas avec le réchauffement climatique, vont dans un sens de plus de concentration, moins d'équilibre, plus de degrés d'alcool". 

Et il y a un problème grave qui est en train de se poser sur le plan économique puisque les consommateurs ne veulent plus aujourd'hui autant de concentration et de degrés d'alcool

Or le temps de la vigne est un temps long, quand on la plante c'est pour quarante ans. C'est donc maintenant qu'il faut agir. Et d'après Nathalie Ollat, ingénieure de recherche à l'Inra, l'institut national de la recherche agronomique, les possibilités sont multiples. 

"On peut peut-être changer le nombre de plants sur une parcelle, on peut aussi changer les parcelles qu'on va planter et on peut envisager à plus long terme des changements de cépage. _Petit à petit, on pourrait introduire de nouveaux cépages qui traditionnellement n'étaient pas cultivés dans le Bordelais_, ne le sont pas, mais qui pourraient présenter un intérêt à plus long terme"

Une parcelle expérimentale

C'est tout l'objet de la "parcelle 52" plantée par l'Inra il y a neuf ans. "Il y a 52 variétés de vigne différentes", précise Agnès Destrac-Irvine, ingénieure d'étude à l'Inra. Elle s'occupe de ces variétés glanées à travers le monde, en Grèce, au Portugal, en Bulgarie et choisies notamment pour leur caractère tardif, puisqu'on cherche un éventuel remplaçant pour le Merlot, variété précoce et donc peut-être un peu plus menacée que les autres. 

On a entre 35 et 40 jours d'écart entre la variété la plus précoce et la variété la plus tardive

"Nous observons des profils avec des variétés qui arrivent à maturité très vite,  souligne Agnès Destrac-Irvine, , d'autres qui accumulent les sucres très rapidement. Et on comprend bien qu'une variété qui accumule ses sucres à toute vitesse ne sera pas forcément un bon candidat quand on va vouloir choisir une variété qui va contrecarrer le décalage induit par le changement climatique"

Si certains de ces 52 cépages semblent prometteurs, il est encore un peu tôt pour tirer des conclusions. Les premiers éléments solides sont attendus d'ici trois quatre ans

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Le réchauffement climatique aura-t-il raison du vin de Bordeaux ?

Par Rosalie Lafarge
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