Le chirurgien est-il infaillible ? Bien sûr que non. Pourtant, difficile d'avouer l'erreur. C'est ce tabou que veut faire sauter le professeur Eric Vibert. Il l'explique dans son livre, "Droit à l'erreur, devoir de transparence", qui vient de sortir aux Éditions de l'Observatoire.

Briser le tabou pour ne plus reproduise les erreurs
Briser le tabou pour ne plus reproduise les erreurs © Getty

Nul n'est à l'abri d'une erreur. De diagnostic, de jugement, d'analyse, d'organisation, de choix thérapeutique. Ce sont des choses qui arrivent. Encore faut-il oser le reconnaître. L'erreur est humaine mais en médecine, elle reste trop souvent cachée sous le tapis. Évoquer cette réalité, en comprendre les origines et imaginer comment en sortir, c'est tout l'objet du livre, "Droit à l'erreur, devoir de transparence", qui vient de sortir aux Editions de l'Observatoire. Le Professeur Eric Vibert y plaide pour plus d'honnêteté de la profession sur ce sujet : la médecine, dit-il, en sortirait grandie.

Communiquer sur ses erreurs, en tirer une leçon qui servira à d'autres 

Un témoignage d'autant plus intéressant que ce n'est pas n'importe qui qui prend la parole sur le sujet : Eric Vibert est professeur de chirurgie digestive au Centre Hépato Biliaire de l'Hôpital Paul Brousse à Villejuif. Chirurgien viscéral et digestif, il est spécialiste, notamment, des transplantation du foie. Il a du métier, comme on dit, de la reconnaissance, une belle carrière, et pourtant il le reconnaît : "Des erreurs, on en fait tous, l'essentiel est de ne pas les reproduire. Et pour ne pas les reproduire, il faut justement en parler." Communiquer sur ce qui n'a pas marché, en tirer une leçon qui servira à d'autres.

Or, et c'est tout le problème, en médecine, quand les choses tournent mal, quand par exemple le choix d'un protocole ou d'une technique chirurgicale n'a pas été le bon, on parle "d'événement indésirable", on dit que les choses se sont mal enchaînées, mais pas d'erreur. C'est tellement vrai d'ailleurs, que les publications scientifiques ne valorisent que les succès. On ne transmet pas sur l'échec, pourtant tout autant (voire plus) riche d'enseignements. Ça vaut d'ailleurs pour toutes les spécialités, pas forcément la chirurgie. "C'est tellement vrai qu'il y a un journal qui était sorti, Journal Of Negative Results, qui a tenté de faire en sorte qu'on communique là-dessus. Il n'a jamais marché car personne ne publiait", explique l'auteur. "C'est dommage."

Pourquoi cette forme d'omerta ?

Parce qu'évoquer son erreur ou celle des autres est encore la meilleure façon de fragiliser, voire de tuer sa carrière. Les choses, heureusement, sont sans doute en train de changer petit à petit, une nouvelle génération arrive, mais Eric Vibert parle de son expérience à lui. Il a fait ses classes à Paul Brousse, haut lieu de la chirurgie du foie, dans un système très traditionnel et hiérarchisé. Aucune aigreur dans ce qu'il évoque, il est plein d'admiration et de gratitude pour les grands chirurgiens qui l'ont accompagné dans sa formation, à commencer par le célèbre Professeur Henri Bismuth, mais il reconnait que le "Mandarinat", ce système très pyramidal qui a longtemps prévalu dans le milieu, n'incite pas à évoquer le sujet.

"On en parle mais toujours en petit groupe, pas en salle de staff. Et durant l'apprentissage, est dans un rapport de maître à élève. Le maître ne montre pas ses failles, il ne fait pas d'erreur sinon ce ne serait pas le maître, et l'élève ne veut pas décevoir le maître et cache ses erreurs. Il ne se permet pas non plus de pointer l'erreur éventuelle du maître, évidemment. Je décris là le milieu universitaire, où le regard des autres est très important. Dans le privé, que je ne connais pas bien, on cacherait plutôt l'erreur par peur de l'assureur." La franchise vaut d'ailleurs aussi pour le patient, relève le médecin. Quand on tente une opération risquée, où statistiquement il y a des risques que ça échoue, qu'on prenne la mauvaise option en voulant faire au mieux, il faut le dire très clairement.

"Suis-je inconscient ou courageux de pointer ce problème ?"

"Moi en tout cas, je parle de ce que j'aurais dû faire ou de ce que je n'ai pas bien fait à mon équipe, je ne fais pas plus d'erreurs que les autres, je pense même être un bon chirurgien, mais quand je fais une erreur, j'en parle", commente Eric Vibert qui plaide pour un changement des mentalités, pour que le fonctionnement des blocs soit moins hiérarchisé, pour qu'on communique, qu'on fasse état, qu'on explique, qu'on débatte des erreurs, les siennes et celles des autres. Il milite même pour que les interventions soient systématiquement filmées et qu'elles constituent en quelque sorte les "boîtes noires" qui permettraient d'analyser ce qui s'est passé en cours d'opération. "Aujourd'hui, on fait plutôt des films au bloc pour des raisons pédagogiques, on monte les meilleures images, et c'est très bien, mais il n'y a pas de captation systématique des données. C'est pas simple à mettre en place pour tout un tas de raisons, mais je pense que la solution passe par là. À l'APHP d'ailleurs, on tend à mettre ce genre de choses en œuvre, on veut y travailler en tout cas". 

Preuve que les choses sont en train de bouger, et que les jeunes médecins sont gourmands de plus de dialogue : les congrès de chirurgiens proposent de plus en plus souvent des sessions sur ce qui n'a pas marché ou sur les erreurs à ne pas faire. D'après Eric Vibert, ces sessions font systématiquement salle comble.

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