Dans sa chronique musicale, André Manoukian évoque Moses Sumney, un chanteur dont la voix et la "soul attitude" nous révèlent l’essence même du mot « baroque".

Moses Sumney, intense et dansant
Moses Sumney, intense et dansant © Getty / Moses Robinson / G.I.North America

Extrait Cut me 

Ça commence par la basse de Stand by me, reprise par un synthé digital cheap de base style garage band, mais alors nue, la basse complétamente à poil, à la limite du malaisant, et là on se dit, c’est tellement gonflé que c’en est hyper moderne, un peu à la manière des premiers monochromes dans les années 80 qui se vendaient à coups de millions de dollars à des traders tellement défoncés qu’ils leur fallait au moins un grand tableau blanc pour se rassembler les méninges, et tout d’un coup la voix arrive, dans les mêmes codes soul mais repassés dans un réservoir d’hélium, et dans le coin gauche du cadre, un piano bastringue égraine des expérimentations  sérielles, et enfin le climax, annoncé par un raiser, ces sons utilisés en techno qui annoncent avec un suspense de grand huit la grande déflagration à venir, et en fait de big bang, la voix nue et un trombone à l’unisson vous chantent un refrain mais avec une puissance soul incroyable, toute la retenue de Marvin, la soul de Ottis, la puissance de James, les inflexions de Curtis, le falsetto de Prince, tous les godfathers de la soul afro-américaine sont convoqués et contenus dans la puissance débridée et joueuse de Moses Sumney…

Extrait Virile 

Moses Sumney est un chanteur baroque. Le baroque, c’est  une succession de plis, de courbes, de labyrinthes enchevêtrés qui nous donnent la sensation physique de  l’infini. Jean Seb (Bach) était le point d’écoulement du sablier, le point de jonction des deux pyramides, celle du passé, inversée tenant en équilibre sur celle du futur, de même Moses Sumney a digéré  tout ce qu’il y avait avant lui pour le faire passer dans le chas d’une aiguille et nous l’égrener sous nos oreilles ravies.

Extrait Conveyor 

La leçon d’arrangement de Moses Sumney, c’est tout est permis, à condition :

1/ D’avoir du goût , pas besoin de Kant et de ses catégories pour ça, le goût, ça ne s’apprend pas, y pas d’école, pas d’apprentissage, on nait avec, oui je sais c’est profondément injuste et antidémocratique, mais c’est comme ça, 

2/ Bien camper le décor, c’est-à-dire introduire comme un grand chef derrière son piano les ingrédients les uns après les autres, dans un cadre nu où seule la voix guide et invite à ce qui va se passer, et là, on peut sur une basse, en arrière plan à gauche, insérer des solos de saxophones déstructurés, au bord du cadre à droite, des traits fulgurants de violon loin dans l’espace, sortant d’une bande son de Bernard Hermann, le musicien d’ r Hitchcock, ou encore, des dialogues de film, des sons de mobylette cosmique, que sais-je, tout ce qui vous passe à portée de main, à condition que le fond de sauce soit solide, et là vous aurez un gumbo de première classe, comme en Louisiane. Inspirant, ce Moses Sumney… 

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