Aujourd’hui le pianiste Eric Legnini nous offre un trio d’une élégance rare, à travers son dernier album : « Six Strings under »...

Eric Legnini nous livre un dialogue entre piano et guitare : Et bien ça n’est pas évident du tout : Le jeu d’un jazzman étant d’enrichir les accords, et chacun ayant ses propres manières, un pianiste et un guitariste peuvent vite se retrouver avec des extensions qui dissonent, même s’ils partagent la même grille. 

Il faut des oreilles de gerboise du Gobi (un petit rongeur dont les oreilles font les 2/3 de sa taille) pour bavarder sans dissoner, la première dissonance venant de deux notes voisines. Ce qui est proche se frotte puis s’affronte. Et bien nos gentlemen musiciens font assaut de la virtuosité la plus urbaine en se renvoyant des échanges lyriques avec une courtoisie de frère dominicain.

La seconde surprise vient que nos bretteurs présentent un jeu rythmique sans l’instrument qui incarne le rythme, à savoir, sans batterie ! Comme si un peintre nous envoyait des couleurs flamboyantes en n’utilisant que du noir et du blanc. 

Leçon numéro 1 : L’absence d’un élément rend sa présence plus intense. Ça s’appelle l’élégance. Dans le roman, le lecteur se fabrique le personnage en projetant, de soi, de ses désirs, de ses attentes. Le roman c’est l’endroit où se donnent rendez-vous les fantasmes du lecteur et ceux de l’auteur, alors que le film nous impose les fantasmes du réalisateur. En nous offrant une instrumentation allégée de l’élément rythmique, Eric Legnini nous donne de l’air, de l’imagination, et surtout la pulse la plus subtile qui soit, transformant chacune des cellules de notre corps en un petit Fred Astaire. 

André, on dirait que vous avez quelque chose contre la batterie ?

Bien sur que non, Nicolas, j’adore les cymbales, même si à la base, les chinois s’en servaient pour effrayer les esprits, les Ottomans  pour terroriser leurs ennemis, et qu’enfin  Napoléon rédigea la méthode de tambour, toujours enseignée, pour mieux massacrer ses adversaires. Alors mon sang se réjouit quand une cadence ne m’est pas imposée.

Mais il est un miracle qui s’appelle le tempo intérieur. Image : une planche souple sur deux tréteaux. 100 métronomes posés dessus et réglés sur le même tempo, on les déclenche à la main les uns après les autres. Vous imaginez la cacophonie. En moins d’une minute, ils battent la même pulsation. C’est la vibration qui parcourt la planche qui crée un champ de forces mettant tout le monde d’accord.

Le tempo intérieur, c’est la force invisible qui réunit des musiciens accomplis et leur permet de vibrer sur le même pouls, sans la cadence  imposée d’un tambour de galères romaines.

Leçon n°2 : La gouvernance heureuse existe, il suffit d’écouter les jazzmen intermittents du spectacle. 

Avec Six strings under, Eric Legnini nous libère de nos chaines.

  • Légende du visuel principal: Eric Legnini au piano, à la Grande Halle de la Villette à Paris (janvier 2009) © AFP / Fred Toulet/Leemage
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