En ce soir de Saint-Valentin, on se demande si on a vraiment le choix dans "le date" en compagnie de France Ortelli qui publie "Nos cœurs sauvages".

Illustration du livre de la réalisatrice France Ortelli " Nos cœurs sauvages", une enquête sur le vertige du choix amoureux (Éditions Arkhé).
Illustration du livre de la réalisatrice France Ortelli " Nos cœurs sauvages", une enquête sur le vertige du choix amoureux (Éditions Arkhé). © Getty / Westend61

Quel est le rapport entre une application de rencontres et un buffet de crudités à volonté ? A priori aucun ! Encore qu’il m’est arrivé, sur Tinder, de tomber sur un mec posant avec son pénis dans une main et un blanc de poireau dans l’autre.  Mais le rapport tient surtout au fait que dans les deux cas, la surabondance des choix fait perdre la tête. 

Ce vertige du choix s’appliquerait aussi aujourd’hui aux rencontres amoureuses, surtout quand elles sont connectées. 

C’est une des nombreuses tendances très contemporaines que France Ortelli dissèque avec talent, humour et précision. 

Et pour ceux qui s’interrogent encore, le blanc de poireau, c’était pour donner une échelle de taille, m’a-t-on expliqué. Y a vraiment des pénis vinaigrette qui se perdent… 

Extrait de l'entretien

Nadia Daam : Par le biais d'une conversation que vous avez eue avec votre grand mère, France Ortelli, vous interrogez cette idée qui est très répandue, qui voudrait que l'amour, c'était plus facile du temps de nos grands-parents. En réalité, c'était pas tellement plus simple. C'était juste plus proche.

France Ortelli : "Ma grand-mère me dit toujours : 'J'avais le choix entre trois prétendants. Il y avait le voisin à droite, le voisin à gauche. Et puis finalement, ça a été mon voisin de fac.' Donc, oui, on avait beaucoup moins de choix. Contrairement à aujourd'hui où on a une une immensité devant nous qui s'ouvre et on ne sait plus sur quoi s'arrêter."

La particularité de l'époque de nos grands-parents, c'est qu'il existait des lieux physiques qui étaient dédiés à la rencontre : les bals, les guinguettes... Plus récemment encore, il y avait la boîte de nuit, mais très à l'ancienne, avec les slow avec les quart d'heures américains. Qu'est-ce qu'on a perdu au fond, en perdant ces lieux physiques et concrets qui étaient quasiment conçus pour organiser des rencontres ? 

"Il y en a toujours, et même de plus en plus en fait (alors pas en ce moment, mais) : il y a les concerts, les bars... 

En fait le lieu physique n'a pas disparu, heureusement. Je pense que la différence, c'est qu'on passe beaucoup plus de temps sur nos téléphones. Ça mange, ça nous grignote du temps en permanence sur tout, et on a l'impression de ne plus avoir le temps de rencontrer les autres. Il ne faut pas avoir peur, surtout de se confronter à l'autre. C'est ça le plus important."

Il y a énormément de statistiques dans votre livre, on le comprend notamment quand vous évoquez très longuement cette question du paradoxe du choix et du fameux syndrome Starbucks, dont j'ai parlé en préambule de l'émission. Est ce que vous pouvez nous expliquer de quoi il s'agit exactement ? Vous parlez d'un marché de l'amour qui serait trop bien achalandé, comme un rayon de supermarché gavé.

"Je m'insurge un peu contre cette idée de toujours faire le rapport avec le supermarché. C'est vrai, mais en même temps, on n'est pas non plus des produits. Et on le sait, encore heureux. Eva Illouz dit qu'il y a une marchandisation de l'amour. Moi, je dis que non, on n'en est pas encore là. On a encore notre le libre arbitre, on n'est pas des yaourts. 

Le syndrome Starbucks, c'est cette multitude, cette hyper customisation qu'on a aujourd'hui pour choisir son café. Chez Starbucks il y a au moins 600 combinaisons possibles. Il y a même des pages Wikipédia pour vous apprendre comment choisir son café chez Starbucks tellement c'est compliqué. Et ce choix multiple entraîne souvent la déception, la frustration pour trois raisons. 

  • D'abord, on va mettre trois heures à choisir. 
  • Deuxièmement, ça retarde la décision et une fois qu'on a choisi, on est forcément un peu déçu parce qu'on dit 'pourquoi j'ai pas pris ça ?' Mon voisin a pris un truc hyper élaboré, pas moi. 
  • Troisièmement, on va se mettre à regretter d'avoir choisi ça, 'Pourquoi je me suis tant compliqué la vie, alors que j'aurais pu aller au PMU d'à côté'

On a toujours cette illusion du choix dans l'amour et moi, je vois que ça nous rend complètement malade. 

C'est-à-dire que je vois des copines qui me disent au bout de trois mois de relation 'Mais en fait, est-ce qu'il est vraiment fait pour moi, celui-là ? Est ce que je n'ai pas besoin d'aller voir ailleurs quand même ?' Ce qui me déprime le plus, c'est qu'aujourd'hui, le couple doit être vécu comme une valeur ajoutée à l'autre et on est toujours en train de chercher cette valeur ajoutée en permanence." 

Est-ce que c'est à voir avec cette mode de la customisation ? Tout est à la carte. On va composer nos cafés, on va composer nos salades. Tout est un assemblage. Est-ce qu'il y a des gens qui, consciemment ou non, se disent qu'ils peuvent customiser leur relation amoureuse ?

"C'est ce qu'il se passe beaucoup dans le dating aux Etats-Unis. Les règles du dating sont faites de telle sorte qu'on peut 'dater' plusieurs personnes pendant un certain nombre de temps, jusqu'à arrêter son choix sur une personne. Ça crée une espèce de situation de polygamie induite puisqu'on se met à 'dater' plusieurs partenaires en même temps. 

Mais surtout, on va chercher chez un partenaire des critères qu'on aime bien. Et puis, on va se dire qu'il y a un autre partenaire à côté qui a d'autres critères qu'on aime bien. On picore plutôt que d'essayer de construire avec les défauts de la personne, pour créer une créature parfaite pour soi. Et ce qui est triste, c'est que tout est du coup centré sur soi-même. 

C'est le penchant narcissique de l'individualisme, contre lequel il faut qu'on lutte. Je ne pense pas que l'individualisme soit une mauvaise chose pour l'humanité. Puisqu'on a créé cette société, c'est aussi parce qu'on le veut. On est contents d'avoir ce choix et on est contents de pouvoir partir de chez soi, de pouvoir rencontrer le maximum de partenaires. Mais par contre, il faut absolument limiter ses névroses."

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Gérer mes choix

Cette pub pour Meetic a été réalisée par Maïwenn, elle a une dizaine d'années - une éternité quand on parle d'applications de rencontres, puisqu'elles évoluent très vite. Est-ce que c'est encore ça aujourd'hui, la promesse des applis ? Trouver le vrai amour, s'émanciper des statistiques ? 

"Tout le monde, au fond, cherche l'amour, même si c'est parfois pas assumé ou même si parfois, on a aussi besoin d'aller sur les apps, et de plus en plus, je pense quand même, pour se réconforter notre égo, pour se rendre compte qu'on est encore vivants. Et donc il y a une consommation de l'app parfois un peu triste. On est un peu sur notre canapé le dimanche soir, on regarde la télé et on se dit 'Mince, personne ne m'aime'. Je vais sur l'app, je matche un petit peu. C'est juste un booster d'égo."

Mais au fond, on cherche quand même toujours l'amour. 

Référence

France Ortelli vient de publier Nos cœurs sauvages, une enquête sur le vertige du choix amoureux. Aux éditions Arkhe. L’illustration de la couverture est signée Yasmine Gateau.

La note vocale

Un auditeur nous confie ce qu’il fait, écoute, lit, regarde, visite ou cuisine pour ne pas se faire piétiner par la déprime du dimanche …

ce soir, sur notre répondeur, Alexandra fait l’éloge de la lenteur et de la queue à la boulangerie.  On peut la retrouver sur son compte instagram extra: "mademoisellemodeuse."

La programmation musicale

  • Eddy de pretto, « Bateau mouches »
  • les Strokes, « the adults are talking »

L'amour de l'art

L’heure de décacheter la lettre d’amour d’une personnalité à une œuvre qui parle d’amour. 

Ce soir, l’écrivaine Nathalie Rykiel .

La chronique de Lorraine de Foucher

On s'arrête sur un réjouissant essai suédois de Malin Lindroth, La fille de 50 ans, dont le titre est un clin d'oeil à La femme de trente ans d'Honoré de Balzac, cette femme qui découvre les affres du mariage avec un mari très mauvais au lit. La fille de 50 ans, elle, n'a pas de mari, et elle cherche son identité dans les interstices de la société : "J'ai entendu quelque part que la honte est l'une des rares émotions humaines auxquelles il manque un signe extérieur identifiable. Une personne en colère est reconnaissable partout dans le monde occidental. Comme une personne heureuse. En revanche, comment reconnaître quelqu'un qui a honte ? [...] Se qualifier soi même de gouine, de pédé, d'infirme, de vieille peau ou de salope est aujourd'hui socialement accepté dans la plupart des contextes. Mais quelques rares mots chargés de honte demeurent. Avec ce livre" proclame-t-elle, "je veux redonner de la noblesse à celui qui désigne la femme de 50 ans, sans enfants, involontairement seule. Je veux remettre au goût du jour les termes de vieille fille"

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