Le site Alcatel d'Orvault (44), 483 salariés, doit fermer d'ici fin 2015
Le site Alcatel d'Orvault (44), 483 salariés, doit fermer d'ici fin 2015 © Radio France / Marion L'Hour

"Le Redressement productif, c'est garder ce qu'on a, rapatrier ce qui est parti et créer ce qu'on n'a pas." Voilà la philosophie du Redressement productif résumée par Arnaud Montebourg lors d'une conférence de presse en novembre dernier. Depuis sa nomination, et la création de son drôle de poste de "Ministre du Redressement productif" il a mis en place tout un nouveau système : 22 commissaires au Redressement productif, 22 référents uniques investissement, un site Internet pour faciliter les relocalisations... Cet arsenal est-il vraiment efficace pour aider à lutter contre le chômage, puisque c'est le but ?

Pour l'évaluer, nous avons contacté près de dix commissaires au Redressement et rencontré celui des Pays de la Loire, Jean-Baptiste Avrillier. Comme ses collègues, il communique chaque semaine ses chiffres à Bercy, s'y rend une fois par mois, réunit les acteurs publics de l'emploi (BPI, collectivités, banque de France, DIRECCTE...) tous les 15 jours et partage le reste de son temps entre son bureau, pendu au téléphone et le terrain, les entreprises donc. Un travail chronophage, de pompier disent certains, de chef d'orchestre pour d'autre, de hussard selon leur Ministre. En tous cas pas un travail de banquier explique le Commissaire. Il n'a pas de chéquier mais joue plutôt les intermédiaires, l'"huile dans les rouages", témoignent certains.

Médecins ou pompiers ?

Je me pense plutôt comme un médecin que comme un pompier. Je soigne les entreprises en difficulté, détaille Jean-Baptiste Avrillier. J'en accompagne entre 150 et 200 en même temps. Si elles ont un problème de stratégie, on peut les accompagner. Sur un problème financier je peux les orienter vers le médiateur du crédit ou contacter moi-même les banques.

Il se souvient d'ailleurs d'un coup de fil qui lui a permis de sauver 80 emplois. Une entreprise boucle son tour de table financier pour reprendre une autre, en liquidation. Au dernier moment, la banque divise par deux son crédit, ce qui empêcherait la reprise de se faire. Jean-Baptiste Avrillier argumente et finit par la persuader de mettre l'argent prévu. Une méthode faite de vitesse et de persévérance qui a permis depuis la mise en place du Commissaire de préservé 2500 emplois sur 3000 concernés dans la région Pays de la Loire. Un "taux de réussite" de plus de 80%, proche de celui qui existe au niveau national avec 78 000 emplois sur 97 000 sauvegardés. "C'est un peu ridicule comme statistique, estime un autre commissaire. Parce qu'en réalité dans les entreprises que nous suivons, les postes ne sont pas tous en danger."

De fait l'objectif est bien de préserver un maximum d'emplois, au risque d'oublier certaines entreprises, dénonce le Président de la CGPME 44. "Si le commissaire avait une stratégie globale, il se rendrait compte que les TPE et PME représente la majorité du tissu économique du territoire", assure Christophe Desarthe.

Sauver une entreprise qui emploie 200 personnes c'est médiatique. Mais à côté de ça, 20 entreprises de 10 personnes peuvent mourir en silence.

Une affirmation démentie par Jean-Baptiste. Lui assure suivre toutes les entreprises qui le souhaitent. Mais les commissaires que nous avons joint confirment qu'avec la possibilité effective de sauver l'entreprise, le nombre d'emplois préservés et évidemment un critère.

Convaincre les salariés

Car de leur côté, les échos ne sont pas non plus tous positifs. Exemple : ceux du site Alcatel d'Orvault, condamné à fermer en 2015. Aujourd'hui des drapeaux et banderoles flottent à l'entrée. "Nous avons rencontré deux fois le commissaire, se souvient Catherine Oger-Louet. Mais le dossier est suivi au niveau national. Il nous a écouté mais ne pouvait pas faire grand chose." Gaël Clément, délégué CFDT du site, lui, regrette que le Commissaire ne puisse pas intervenir sur le fonds du dossier "ils pourraient dire qu'un site comme Orvault s'inscrit dans la stratégie d'Alcatel, qu'il est pérenne, observe le syndicaliste. Là ils n'ont pas de moyen d'action pour peser sur le choix de l'entreprise, c'est décevant." Sur Alcatel, Jean-Baptiste Avrillier cherche surtout des activités nouvelles pour employer les salariés qui auront perdu leur poste. Il se fait aussi relais pour raconter à Bercy ce qui se passe sur le terrain. Mais il n'intervient pas dans la stratégie, qui est nationale.

Pas d'ingérence dans la stratégie de l'entreprise, en revanche les entreprises, elles, devraient pouvoir se mêler plus de la stratégie du Commissaire, selon le patron du Medef en Loire-Atlantique. "D'abord les commissaires devraient avoir de profils public-privé, estime Vincent Charpin. Je ne vois pas comment on peut arbitrer les questions d'entreprises et d'emploi sans les connaître de l'intérieur." De fait les Commissaires sont des fonctionnaires, en général issus de la préfectorale ou des DIRECCTE. Ils ont une formation d'ingénieurs, mais parfois pour seule expérience de l'entreprise leurs stages en entreprise lors de leurs études. Elu depuis 10 mois à la présidence du Medef 44, Vincent Charpin l'assure : "Ni moi ni mes adhérents n'avons rencontré le Commissaire au Redressement. Nous l'avons appelé pour prendre RDV, pas de réponse." Le commissaire reconnaît s'adresser plutôt aux Chambres de commerce qu'au Medef, car la fonction de l'organisation patronale est moins d'accompagner les entreprises.

Des dizaines d'autres acteurs peuvent alerter sur la situation des entreprises. Mais les patrons eux-même se font parfois prier, reconnaît le commissaire.

"En France, on a un problème culturel : la peur de l'échec. Les chefs d'entreprises se renferment sur eux-même." La solution ? "Lutter contre ce phénomène et faire usage des autres signaux d'alarme comme les impôts impayés, ou la perte d'un marché."

Anticiper c'est le principal défi car "on arrive souvent trop tard", admet Jean-Baptiste Avrillier. Or la moitié des commissaires issus des préfectures se retrouve parfois seule sans équipe dédiée face à une lourde tâche. Si on en croit l'un deux, plutôt impatient, Arnaud Montebourg aurait promis en fin d'année dernière de nommer des adjoints. Un autre commissaire insiste sur l'importance de pérenniser ce poste : "nous sommes mis en disponibilité pour un an renouvelable et le poste n'apparaît pas dans la Loi." Autrement dit il pourrait disparaître. Or tous s'accordent pour dire que cette fonction est utile, et qu'elle sera encore plus efficace si elle peut s'appuyer sur un réseau solide, que seul le temps peut permettre d'installer.

Vers des relocalisations ?

Autre aspect du Redressement productif : ramener de l'activité en France. C'est le rôle de « l'architecte » par rapport au Commissaire au Redressement qui est "médecin". Ces référents uniques investissement sont en poste depuis l'automne dernier. Leur mission : accompagner porteurs de projets et investisseurs. "Nous devons faire mentir la réputation de la France d'être un parcours du combattant pour les entrepreneurs", explique Rémi Morilleau, référent en Pays de la Loire. "Les leviers peuvent être des aides à l'investissement, accélérer les procédures administratives... Quelques mois de gagnés sur un projet ça peut être déterminant." Aujourd'hui le jeune fonctionnaire suit des investissements de 3 à 50 millions d'euros, mais seuls une poignée viennent de l'étranger et son à proprement parler des relocalisations, donc. Au niveau national, même chose, beaucoup de projets sont français parmi les 509 en cours. Impossible de dire combien d'emplois en découleront, et dans combien de temps, vraisemblablement plusieurs mois, voire plusieurs années.

Un autre outil de relocalisation depuis l'été dernier est le logiciel Colbert 2.0. Un questionnaire en ligne qui chiffre les gains possibles pour un chef d'entreprise qui déciderait de rapatrier sa production en France. Transport moins cher, par exemple. Le site a conduit 45 entreprises à contacter leur référent investissement.

El Mouhoub Mouhoud, professeur d'économie à Paris Dauphine est co-auteur de l'étude sur laquelle se base Colbert 2.0. Pour lui, le site peut être un outil utile, mais il est insuffisant

Bercy travaillerait justement à mettre en place cet outil pour l'anticipation. Un travail politiquement délicat : les collectivités acceptent de voir leurs atouts rendus publics, mais beaucoup moins leurs faiblesses.
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