La loi de programmation militaire doit le confirmer avant l'été : le budget la défense en baisse constante depuis des années, se stabilise pour l'an prochain autour de 31 milliards. Mais les effectifs, eux continuent de diminuer. Près d'un poste sur 5 supprimé en 10 ans : 54 000 postes entre 2009 et 2014, 23 500 prévus entre 2014 et 2019. Face à cela, une solution peut être de confier certaines missions au privé. Est-ce efficace pour l'Etat, bon pour les entreprises ? C'est le sujet de cette enquête.

Base de Défense de Creil, dans l'Oise
Base de Défense de Creil, dans l'Oise © Radio France / Marion L'Hour

7h30, devant la base de Défense de Creil dans l'Oise. Un embouteillage se forme à l'entrée. Dans la fraîcheur matinale, quelques syndicalistes distribuent à leurs collègues des tracts dénonçant les réductions d'effectifs dans la Défense.

Creil est une base "pilote" où les activités tertiaires sont depuis deux ans confiées à une filiale de Véolia et du groupe naval DCNS. Avec un résultat mitigé selon Pierre Jouvhomme, ouvrier et délégué CGT de la base.

On sous-traite dans tous les domaines, mais la nouveauté c'est cette société DES, défense environnement services, qui est venue pour ce contrat multi-services qui va de la restauration aux espaces verts, avec une économie escomptée de 16%. Mais selon les dernières informations qu'on a eu ça tournait autour de 9%. Il y a aussi des coûts induits : ils conduisent avec les véhicules du ministère de la Défense, la mise aux normes de la cantine c'est le ministère de la Défense. Les menus travaux supérieurs à 100 euros sont facturés au ministère de la Défense. Au final toutes les factures sont à plus de 100 euros !

Pour éviter les abus, la Défense aurait récemment décidé de mener des appels d'offres externes quand les factures dépassent cette somme.

Le bilan financier de l'expérience Creil n'est pas encore fait, dit le ministère. Mais les externalisations auraient en général des résultats positifs : la formation des pilotes d'hélicoptères à Dax, la restauration, les véhicules commerciaux. Et en cas d'échec, on revient dans le public comme pour le gardiennage de l'ilot Saint-Germain à Paris, jugé trop coûteux. Les externalisations atteindraient en tout 2 milliards d'euros chaque année, 6% du budget. Un montant qui se stabilise, assure Louis Gautier, ancien conseille à la Défense de Lionel Jospin. Il préside l'observatoire Orion de la défense (au sein de la Fondation Jean Jaurès).

La preuve n'a pas été apportée que ce mode de financement était plus performant. Cela apporte de la souplesse mai on doit améliorer en terme de restitution clairement quel est le bilan de chacun de ces marchés. Par exemple le Pentagone à la Française à Balard, où l'on a confié à un constructeur à la fois la réalisation d'un bâtiment et son entretien. Evidemment au budget de l'Etat ça n'apparaît pas immédiatement. Mais au lieu d'avoir à financer une charge immédiate vous l'étalez dans le temps. Donc il y a quelque chose d'un peu de factice.

Le Pentagone à la française incarne les ratés de ce genre d'opération. Suivi difficile, coûts mal évalués, trop élevés pour ce qui concerne les télécommunications (selon l'Inspection générale des fiances). Pourtant impossible de faire machine arrière, explique l'avocat Pierre de Baecke :

Les contrats d'externalisation ont plusieurs limites. Dès lors que c'est l'opérateur privé qui investit, il est difficile de lui dire : finalement votre contrat ne m'intéresse plus je change d'avis. Les travaux ont commencé, l'Etat devrait rembourser des frais importants et dédommager l'entreprise, des montants tellement importants que la réversibilité serait tout à fait théorique.

Parmi les autres risques, l'avocat cite celui d'exclure les petites et moyennes entreprises.

Les PME ne délocalisent pas, or les techniques d'achat utilisées aujourd'hui les écartent de fait car on achète de gros volumes pour faire des économies d'échelles. Je crois qu'il y a là un danger. Quelques groupes, de moins en moins nombreux continuent à répondre. Le jour où ils se mettront à s'entendre les économies budgétaires affichées aujourd'hui ne seront qu'un souvenir très vite lointain.

L'important pour l'avocat c'est une volonté politique pour mieux encadrer et évaluer. Il salue la professionnalisation croissante des acheteurs du Ministère de la Défense. Le Ministère vient aussi de mettre en place un pacte avec les PME, accompagné d'une tournée pédagogique en France.

Des entreprises parfois déçues

Côté entreprises, justement, on voyait parfois dans les externalisations des opportunités de croissance. Pas si simple. Exemple, au siège du groupe Marck. Il se trouve à Argenteuil près de Paris. Le groupe emploie 500 salariés dans 7 usines en France. Il en a aussi deux à l'étranger. Marck y fabrique des vêtements et équipements pour les forces de sécurité françaises et étrangères. Vestes de pompiers ou de Coëtquidan, pompons de marins, gilets pare-balle... Selon Laurent Marck, le patron, la Défense française représente déjà 10% de son chiffre d'affaire, au coup par coup. Mais après un long suspens le ministère vient de décider de ne pas externaliser l'ensemble de la fonction habillement.

Nous avons travaillé pendant trois ans avec un groupement de PME sur ce marché, et malheureusement le ministère décide a priori de ne pas le notifier alors qu'il nous l'avait attribué. Pour nous c'était 15 à 20 millions et un contrat de huit ans ce qui représentait une perspective de long terme et 40 à 50 emplois créés.

Laurent Marck ne voit pas non plus l'avenir en rose. Il envisage une hausse de la valeur ajoutée des produits, de plus en plus pointus. Mais en volume, "vu l'état des finances de la France, le chiffre d'affaires devrait baisser", estime le patron. "D'ailleurs les ministères font déjà pression à la baisse sur les prix. L'armée française réalise aujourd'hui des appels d'offre ouverts au monde, le Sri Lanka comme la Chine peuvent répondre à ces marchés." Un autre patron dénonce une façon de fuir la réforme pour acheter la paix sociale. Pas de réponse au ministère.

Le cas des sociétés de sécurité

Avec la réduction de voilure de l'armée, d'autres entreprises peuvent parfois prendre le relais. Les très discrètes entreprises de service de sécurité et de défense, par exemple. Elles sont peu nombreuses en France : Risk&Co, Geos, ou encore Amarante... L'entreprise emploie 183 salariés dans de nombreux pays. Son directeur général Alexandre Hollander, énumère ses activités.

Nous réalisons 25% de notre chiffre d'affaires avec l'Etat français. En particulier la protection des lanceurs spatiaux sur la base de Kourou en Guyane. Il y a fort longtemps, l'activité était assurée par les services de l'Etat, elle a été privatisée. Nous intervenons aussi sur une série d'audits en matière de renforcement de la sécurité des ambassades et des sites diplomatiques les plus exposés au terrorisme. Je pense que les sociétés de sécurité privées françaises sont un véritable atout pour le ministère de la Défense en terme de reconversion des anciens militaires.

Sauf que laisser au privé ces missions proches du coeur de métier de l'armée reste délicat. Faute d'effectifs on sera pourtant obligé d'y venir, par exemple pour protéger les navires battant pavillon français face à la piraterie au large de la Somalie. C'est la conclusion de Christian Ménard, ex-député UMP, auteur avec un député socialiste d'un rapport sur le sujet publié en 2011.

C'est un marché qui représente dans le monde 200 à 400 milliards chaque année, et qui pourrait donc créer beaucoup d'emplois. Tout ça est en train d'être accaparé par les anglo-saxons. Face aux baisses d'effectif dans l'armée, nous n'avons pas d'autres solutions que celle là, insiste-t-il. Même si on ne souhaite pas y passer. Mais ce qu'il nous faut rapidement c'est une loi, pour donner un statut aux salariés de ces sociétés et pour labelliser, avoir des gens qui répondent à certains critères français. Eviter des dérives comme celles de Blackwater en Irak. Il aurait fallu en parler déjà dans le livre blanc. Ce à quoi on assiste aujourd'hui c'est du bricolage.

Pas du tout promet, de son côté, la Défense qui liste les règles mises en place pour régir le recours au privé. Ne pas gêner les capacités opérationnelles de l'armée, réaliser des économies dans la durée, préserver le personnel et ne pas laisser des fournisseurs prendre des positions dominantes. Pour le reste le ministre Jean Yves Le Drian n'aurait qu'un maître mot : "pragmatisme".

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