Fait sans précédent dans l’histoire de la Turquie : la démission, vendredi dernier, des principaux responsables de l’État major turc, sans que le pays ne traverse la moindre crise politique.

L’armée a enfin fini par perdre, mais pas uniquement face à l’AKP du premier ministre Recep Tayyip Erdogan. L’armée turque a surtout perdu face aux mouvements réformistes du pays, pour qui l’obstruction à l’éclosion d’une nouvelle modernité tenait jusqu’ici en un mot : l’atatürkisme, le pilier idéologique de l’armée turque.

Pour les minorités laïques stambouliotes, un vivier urbain et hétérogène, les kémalistes avaient fini par récupérer l’héritage d’Atatürk pour le convertir en une croyance réactionnaire, immobiliste, voire totalitaire.

L’armée turque et son parti, le HCP, n’était plus le garant de la laïcité, mais bel et bien d’une autre religion d’État.

Enseignée dans les écoles militaires, elle transformait les futurs soldats en adorateurs exaltés de Mustapha Kemal, en une secte qui méprisait ouvertement la classe politique.

Les kémalistes du CHP, incapables de prendre l’air sans le drapeau républicain sous le bras, ont toujours attisé deux peurs. Celle du démembrement pour dominer les élites et celle de la charia pour manipuler le peuple.

S’il a transformé la Turquie, le kémalisme n’a pas su, lui, se transformer.

Quant aux islamistes, tant décriés aujourd’hui par les kémalistes, c’est l’armée qui est responsable de leur émergence sur la scène politique :

Après le coup d’État de 1980, les généraux se sont mis à discourir à grand renfort de versets coraniques, afin d’appliquer la « politique de la ceinture verte » dictée par leurs alliés américains : fortifier les milieux religieux pour repousser les communistes.

Et la confrontation menée aujourd’hui contre l’AKP n’est pas qu’un combat de valeurs, mais une lutte classique pour le fric, dans ce nouvel eldorado du libéralisme économique qu’est devenue la Turquie.

Une lutte entre un capitalisme provincial « vert », issu d’une nouvelle bourgeoisie et la caste militaire au pouvoir qui tente de préserver ses intérêts financiers .

Car l’armée, c’est aussi une énorme holding, l’Oyak, un des géants de l’économie anatolienne, des boursicoteurs zélés, un Medef en pleine forme et un gage de stabilité pour les investisseurs étrangers.

S’appuyant sur les réformes voulues par l’Union européenne, l’AKP a pu assouvir son désir de revanche.

Reste à la société civile turque à jouer son rôle de contre-pouvoir.

Reste à Erdogan à respecter ses électeurs, et ses détracteurs par la même occasion, en laissant en hibernation le mollah qui dort en lui et qui déclarait quelques années auparavant que « la démocratie, c’est comme un autobus, on en descend à l’arrivée ».

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