Et aujourd’hui, c’est dans le dossier intitulé « Avons-nous encore une vie privée ? », de la revue Clés, que nous nous plongeons. Un dossier réalisé par Catherine Ségal.

L’occasion de retracer l’histoire de l’intimité. « En Occident, ce n’est que vers la fin du 18ème siècle que l’on a commencé à séparer la famille et le couple du reste de la société et à leur reconnaître quelque intimité.

Jusque là, le village n’hésitait pas à organiser des « chahuts », ces défilés assortis d’un vacarme épouvantable pour protester contre une union jugée mal assortie. Dans les milieux aisés, on évoquait ouvertement toute son existence devant les domestiques, lesquels dormaient avec les enfants. Puis progressivement, les domestiques sont devenus gênants : on les a confinés dans des chambres au 7ème étage et les enfants se sont rapprochés de leurs parents.

Le village lui-même est devenu insupportable, remarque le sociologue François de Singly, car l’anonymat y était impossible. On y avait une seule identité. Alors que les grandes villes, elles, ont donné la possibilité pour un même individu d’exister de plusieurs façons.

Et oui, c’est le grand paradoxe de soi : pour être unique, il faut être multiple. Et sans anonymat, aucune liberté n’est possible. Les totalitarismes se sont chargés d’en administrer les preuves les plus cruelles. Et c’est dans cet esprit que la vie privée a été instaurée dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948, et dans la plupart des dispositifs législatifs de nos démocraties.

Aussi se croyait-on vacciné pour longtemps contre la transparence. Or nous acceptons aujourd’hui un niveau de surveillance sans précédents dans nos vies. Mais bien plus désarmante encore est notre passivité devant la disparition programmée de l’anonymat. Une passivité qui traduit surtout un sentiment d’impuissance. Dans la rue, au bureau, sur le Web, dans le bus, au supermarché. Au fond, nous ignorons quelles traces nous laissons de nous-mêmes et surtout qui les détient et dans quel but. Alors pourquoi lutter ?

Et puis, pour le sociologue Stéphane Hugon, « l’altérité était vécue comme une aliénation. Aujourd’hui, elle est ressentie comme nécessaire pour devenir soi-même ». Notre quant à soi ne suffit plus. Nous sommes nombreux à trouver intéressant de soumettre notre quotidien au regard des autres et à placer ailleurs les limites de l’intimité. « On utilise les moyens de communications pour montrer des parties de soi jusque-là intimes, pour les faire valider par l’entourage et prendre confiance en soi, explique le psychiatre Serge Tisseron.

Et le dossier de conclure « c’est sur nous-mêmes qu’il faut maintenant travailler ». Accepter une dose de solitude, cultiver son jardin. Sans oublier de garder un œil sur ceux qui nous observent.

C’est dans le numéro d’août-septembre de la revue « Clés ».

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