Conséquence directe de l’épidémie, la pénurie alimentaire. Zoom sur un photographe du Bangladesh dont les clichés sont repris par la presse internationale. Avec cette question : Comment mettre en image le manque de nourriture ?

C’est une gageure. La question hante les journalistes depuis l’impact médiatique des grandes famines africaines dans les années 1980. Comment interpeller l’opinion occidentale sur l’urgence d’une pénurie ? Débat sur l’efficacité des images et sur leur dérive voyeuriste… Car la faim, tant qu’elle n’a pas décharner les vivants, s’avère un ennemi invisible. Le propre du manque, c’est qu’il n’y a plus rien à montrer. 

Mais voici que surgit le travail époustouflant de Mohammad Rakibul Hasan, dit M R Hasan. Images abondamment partagées sur les réseaux sociaux. Plusieurs journaux, dont Le Monde, les choisissent pour illustrer le risque de famine. Plongée dans les bidonvilles de Dacca ou vivent 7 millions de Bangladais que le confinement a privé de toute ressource. 

Le dispositif de M R Hasan est le suivant : un visuel sur fond noir, en format horizontal. Le cadre est coupé en deux. A gauche, le portrait d’une femme en sari coloré, usé, rapiécé, souvent un enfant dans les bras. La mère est masquée, le petit l’est aussi en pleine épidémie. Le fond noir et le masque rendent plus intense encore leur regard face à l’objectif. A chaque portrait de mère nourricière correspond, à droite de l’image, une nature morte. Toujours sur fond noir, est étalé ce qu’il reste de nourriture dans le foyer. Un tas de riz, une bouteille d’huile, une poignée de piments, des oignons rouges, parfois quelques pommes de terre. Après, plus rien. Le fond noir renvoie au néant. Après, c’est la mendicité ou la mort.

820 millions de personnes souffrent de sous-nutrition dans le monde. Les Nations Unies estiment que ce chiffre peut grossir cette année de 15 à 80 millions, selon l’ampleur de la récession économique. C’est là que frappe la puissance figurative des images de M R Hasan. L’abstraction statistique trouve ici une expression très concrète. Un être humain à un instant T ramené au peu qui lui reste à manger. La photographie des derniers aliments s’avère cent fois plus pertinente qu’un garde-manger déserté ou qu’un visage émacié. Chaque occidental qui contemple cette ultime poignée de riz ne peut s’empêcher de compter : « combien de repas, je cuisinerai avec ça ? ». Un, à peine. Les femmes photographiées, elles, doivent faire tenir toute une famille dans les semaines à venir. M R Hasan traduit un spectre encore plus insaisissable, plus immatériel que la faim. Il photographie la peur de la faim. 

L'équipe
Contact
Thèmes associés
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.