Un monument du cinéma français à ses premières heures, voici comment l'on peut qualifier Jean Gabin. Récit de sa carrière, de ses débuts où il fut révélé par Julien Duvivier, à son départ pour Hollywood, pendant la Seconde Guerre mondiale.

Jean Gabin et Viviane Romance dans La Belle Équipe de Julien Duvivier (1936)
Jean Gabin et Viviane Romance dans La Belle Équipe de Julien Duvivier (1936) © AFP / Walter Limot

Aujourd’hui c’est Gabin, du chef-d’œuvre à foison, du tragique en noir et blanc car avant le patriarche ronchon ou le gangster qui assure, Jean Gabin fut un beau légionnaire, une véritable bombe prolétaire des années 1930. Il conduisit des locos ou des bateaux, porta l’uniforme comme personne mais fut aussi victime de femmes fatales. Ce n’est que plus tard qu’il s’intéressa au grisbi, devint flic et ne jacta plus que de l’Audiard, la meilleure des langues, il faut bien l’admettre. Gabin fut à la fois notre Marlon Brando et notre Clemenceau. Aujourd’hui, c’est notre Brando qui se promène au bord de l’eau. 

Jean Gabin naît à Paris dans une famille déjà marquée par le monde artistique, entre un père comédien et une mère chanteuse. Il est mauvais élève mais obtient son certificat d’études. Il enchaîne les petits boulots puis arrive le Music-hall. Son père le recommande, un peu de force, lorsqu’il a 18 ans, au directeur des Folies Bergères. Il glande sur scène comme figurant puis intègre le service militaire de la marine. Il épouse Gaby qui fut, elle aussi, actrice et chanta avec son homme en 1931 dans Chacun sa chance de René Pujol et Hans Steinhoff, le premier rôle de Jean dans un long métrage. Il enchaîne les rôles et il est par exemple Capitaine de péniche dans Belle Marinière d’Harry Lachman que le comédien considère vraiment comme son premier rôle à l’écran et où, à 28 ans, il chante La Chanson des Mariniers

En 1934, il tourne pour la première fois sous la direction de Julien Duvivier dans Maria Chapdelaine et Golgotha où il porte la toge de Ponce Pilate. Contrairement à l’idée reçue, c’est Julien Duvivier et non pas Jean Renoir ou Marcel Carné qui donna naissance à la légende Gabin. L‘acteur n’est encore personne lorsque Duvivier le dirige dans Maria Chapdelaine ou Golgotha et c’est lui qui en fait la « gueule d’amour du cinéma français » dans La Bandera en 1935. Un drame légionnaire sur l’amitié qui dure et l’amour qui bousille tout. Des thèmes que le comédien continuera d’incarner ensuite dans cinq autres films de Julien Duvivier, comme cette merveille inoxydable qu’est la Belle équipe où les rêves de guinguette se désagrègent, un rêve collectiviste, une ode à la fraternité, un grand bol d’air venu du Front populaire ; ou encore l’année suivante, en 1937, dans Pepe le Moko, interdit par le gouvernement de l’époque car jugé trop démoralisant, la poésie des bas-fonds à la Duvivier portée par un magnifique Gabin, son expressionnisme, son exotisme superbement factice de film colonial et qui était le vrai premier film noir à la française.

1937, rebelotte et pas avec n’importe quel film, mais un sommet du cinéma mondial : La Grande Illusion de Jean Renoir, qui l’avait dirigé l’année précédente dans Les Bas-fonds. La Grande illusion, écrivait François Truffaut, est construit sur l’idée que le monde se divise horizontalement par affinité et non verticalement, par frontière. Dans ce chef-d’œuvre absolu de pacifisme où la guerre abat les frontières de classes, Jean Gabin est un roc de noblesse populaire. 

Gabin n’arrête plus de verser dans le chef-d’œuvre car dans les années 1930, un film sans Gabin c’est comme un gigot sans ail. Ainsi le retrouve-t-on en 1938 dans Quai des Brumes, sa première collaboration avec Marcel Carné et Jacques Prévert. C’est ensuite Jean Renoir qui signe avec lui La Bête Humaine. Gabin plein de suie, faisant corps avec la Lison, sa locomotive, reste une des images les plus saisissantes de l’histoire du cinéma. 

Et puis une nouvelle tragédie, il se prénomme encore François ; parce qu’il est tellement franc, tellement français ; dans Le jour se lève de Marcel Carné, ce drame somptueux, scénarisé et dialogué par Jacques Prévert. Le film sort en 1939. Dans deux mois, comme des millions de ses compatriotes, la gueule d’amour sera mobilisée mais pour le moment, il incarne encore l’homme du peuple, le héros prolétaire. Pendant la guerre, il obtient une permission exceptionnelle pour Remorque de Jean Grémillon. Ce film représente un peu le chant du cygne de sa période sexy sensible. Après il y a le refus de la collaboration, l’exil aux États-Unis, et quand il reviendra, ce sera sur un char des forces alliées  et avec les cheveux blancs. 

Le 2 février 1941, il quitte la France avec un accordéon et son vélo, passe par l’Espagne et gagne Hollywood ; Il y retrouve Jean Renoir, Julien Duvivier et Michèle Morgan. Il confie plus tard que cette vie aux États-Unis l’a rendu malade, alors que les soldats français dont il devait faire partie mouraient les uns après les autres.  Il s’engage en 1943 dans l’armée libre du Général de Gaulle. 

Au retour de la guerre, Jean Gabin accepte un drame de la jalousie, Martin Roumagnac de Georges Lacombe. Le film n’est pas un échec comme le dit la légende mais un beau succès en salle.

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