Aujourd'hui, deuxième partie du grand Jean Gabin. Maintenant, il a 50 ans, « toujours pareil, jamais le même » comme le disait si bien Jacques Prévert.

Jean Gabin et Danielle Darrieux dans La Vérité sur Bébé Donge de Henri Decoin (1952)
Jean Gabin et Danielle Darrieux dans La Vérité sur Bébé Donge de Henri Decoin (1952) © AFP / Collection Christophel

Entre 1930 et 1934, Gabin fut la tête d’affiche de huit films qui aujourd’hui font partie des chefs-d’œuvres du cinéma français, des films de Jean Duvivier, Jean Renoir, Jean Grémillon, Marcel Carné, où il incarnait avec une intensité et une modernité folles des chauffeurs, des chômeurs, des soldats, des déserteurs, des ouvriers. 

Il est commun de dire que Gabin eut du mal à retrouver sa place dans le cinéma français et qu’il ne s’imposa de nouveau qu’à 50 ans en 1954 avec Touchez pas au Grisbi de Jacques Becker où il jouait un truand vieillissant. Pourtant, il fit deux ou trois très beaux films avant 1954 et dont certains « marchèrent » très bien en salle. En 1949, il est un prisonnier en cavale à Gênes, en Italie, dans Au-delà des Grilles de René Clément qui fait deux millions de spectateurs et reçoit deux prix au festival de Cannes, le prix d’interprétation féminine pour sa partenaire, Isa Miranda, et le prix du meilleur réalisateur pour René Clément. Le film recevra même l’Oscar du meilleur film étranger l’année suivante. 

L’année 1949 est aussi celle où Jean se range. Il épouse Dominique Fournier, mannequin chez Lanvin, le grand couturier. Mais c’est l’année 1950 où la vie professionnelle de Jean prend un nouveau tournant. Dans la Marie du Port de Marcel Carné, il n’est plus ouvrier ou meurtrier en cavale, mais riche commerçant. L’année suivante, il incarne même un industriel romain dans Pour l’amour du Ciel. Le Front populaire, c’est fini. 

Il retrouve ensuite le réalisateur de Martin Roumagnac, Georges Lacombe, pour La Nuit est mon royaume. Il y est à nouveau mécanicien de locomotive mais seulement au début puisqu’il devient aveugle. Dans le rôle, Gabin fait une composition d’une incroyable justesse. C’est d’ailleurs l’un des deux seuls films où il décrocha un prix d’interprétation : Meilleur acteur à la Mostra de Venise en 1951.  

En 1952, c’est la Vérité sur Bébé Donge. Dans cette adaptation par Henri Decoin, Jean s’appelle encore François, il est industriel, il se marie avec la délicieuse Danielle Darrieux. Gabin/Darrieux, l’un des plus beaux couples du cinéma. À l’époque, le film n’attire pas grand monde, aujourd’hui, c’est un classique considéré comme l’une des meilleures adaptations des romans de Georges Simenon. Darrieux et Gabin se retrouveront tencore en 1952 dans l’un des sketches du film Le Plaisir, chef-d’œuvre de Max Ophuls. Lorsqu'il a tout juste 50 ans et il est Max le menteur dans Touchez pas au grisbi de Jacques Becker, adapté du roman d’Albert Simonin, publié dans la Série Noire chez Gallimard. 

Gabin est à nouveau une star, les spectateurs se bousculent en salle pour aller voir Touchez pas au Grisbi. Mais dans le film suivant, il est tout de même le deuxième choix. Dans French Cancan de Jean Renoir, il récupère le rôle principal du film après le refus de Charles Boyer, déjà pressenti. 

En 1955, dans Gas-Oil de Gilles Grangier, Gabin porte à nouveau la casquette prolo et elle lui va toujours aussi bien. Il est plus que nature dans le rôle de chauffeur de camion dans ce polar naturaliste où le grand artisan qu'est Gilles Grangier prouve qu’il n’a rien à apprendre des films de la Nouvelle Vague. Ce film marque la rencontre entre Gabin et Michel Audiard, le début d’une longue amitié de 15 ans. 

L’année suivante, il tourne une autre merveille, un peu méconnue, où les petites gens sont victimes de la fatalité : Des Gens sans Importance d’Henri Verneuil. Ce film rappelle le drame qu’il tournait avant-guerre et d’ailleurs, il y est à nouveau routier. La même année, il tourne Voici le temps des assassins, où il est restaurateur aux Halles et se fait avoir, encore, par une femme. Décidément, 1956 est vraiment une belle année, et sans rôle de truand. Dans Le Sang à la Tête de Gilles Grangier, une autre remarquable adaptation d’un roman de Georges Simenon, il s’appelle encore François, entrepreneur maritime de La Rochelle mais qui se retrouve en butte à l’hostilité de toute la ville. Il serre les dents, il est royal. En revanche dans la Traversée de Paris où il est artiste peintre, il a comme qui dirait un caractère bien trempé et ne se laisse pas marcher sur les pieds. 

En 1957, il incarne le rôle d’un médecin gynécologue qui essaye de convertir un petit village à l’accouchement sans douleur. C’est dans un film de Jean Paul Le Chanois, Le Cas du Docteur Laurent

En 1958, avec Maigret tend un piège de Jean Delannoy, il devient Jules Maigret. Mais la même année, il est également un flic dans ce qui reste dans doute le plus beau polar des années 1950, le Désordre et la Nuit, encore un film de Gilles Grangier. Quelques mois plus tard, Gabin est avocat très bien sapé dans En cas de malheur de Claude Autant-Lara et tombe sur une cliente incarnée par… Brigitte Bardot. 

L’acteur se désintéressait assez de la politique et refusait de montrer ses opinions ou même d’être en lien avec une personnalité quelconque, y compris s’il s’agissait d’avoir le même coiffeur. Pourtant, il incarne Émile Beaufort, ancien président du Conseil, un genre de Clemenceau qui règle ses comptes à l’Assemblée Nationale dans Le Président d’Henri Verneuil. S’il y avait un monologue d’Audiard à retenir, il faudrait le prendre dans ce film. 

Dans un Singe en Hiver d’Henri Verneuil, encore dialogué par Audiard, Jean-Paul Belmondo se confronte pour la première fois au vieux. Gabin reconnaît en Belmondo sa propre décontraction et l’appelle « le môme ». Dans ce film, Audiard met à l’honneur Alcools de Guillaume Apollinaire et offre la réplique à Gabin. D’ailleurs, à la sortie, le ministère de la santé tente de faire interdire le film car il ressemblerait trop à une apologie de l’alcool et ferait une publicité trop visible pour les marques inscrites sur les cendriers des bars. 

Jean Gabin est mort à 72 ans, le 15 novembre 1976 à Neuilly. Ses obsèques attirèrent une foule considérable. Mais Jean Gabin, l’immense acteur, la statue du commandeur était redevenue un p'tit gars de la marine lorsque ses cendres furent dispersées en petit comité.               

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