Très loin du cirque des marches, d'une Marceau de culotte en coton qui fait parler de soie, d'un rap Cotillard à la sauce Orelsan, d'une foire expo sur la croisette, et de soirées censées faire le buzz, les grands écrans projetent le contraire de cette futilité ambiante... Futilité nécessaire pour capter les objectifs du monde entier attirés par le vacarme éxtérieur et les couleurs criardes. Mais c'est bien à l'intérieur et dans un noir absolu que les vérités se disent dans leurs plus grandes nuances.

Le journalisme narratif avait épousé les codes du roman dans l'Amérique des années 60, celle des Truman Capote et Norman Mailer. Et son attrait pour la fiction embrasse le cinéma. On ne parle pas des œuvres qui revisitent l'histoire, les grandes fresques sur le Vietnam, la Shoah, le pianiste hier, le grand saut aujourd'hui mais bel et bien d'un cinéma qui raconte en temps réel les soubresauts d'une société...La cité de dieu en 2002, alors hors compétition à Cannes, avait porté à la connaissance du monde le quotidien empreint de violence et d'espoir des gamins de favellas sur les hauteurs de Rio...

La réalisatrice japonaise Naomi Kawase avant la cérémonie d'ouverture "Un Certain regard"
La réalisatrice japonaise Naomi Kawase avant la cérémonie d'ouverture "Un Certain regard" © Eric Valmir

Mais c'est bien dans la catégorie « Un certain regard » que cette forme de journalisme narratif non revendiqué s'exprime le mieux. Alias Maria , la guerre en Colombie dans les méandres de négociations impossibles entre Farc et les autorités... Hrutar , la condition des bergers islandais, ou alors les rives du Gange dans Masaan qui radioscopie une société indienne écartelée. Et si dans la lumière de la compétition officielle, les italiens Garrone, Sorrentino, Moretti, les traditionnels de Cannes brillent aujourd'hui naturellement, un peu trop naturellement alors, il faut alors citer Roberto Miniverni qui plonge dans le nord de la Louisiane pour découvrir un Etat des Etats-Unis d'Amérique où 60 % de la population se trouve sous amphétamyne ou dans la misère. Une communauté en colère contre les institutions, tellement en colère qu'elle réinvente les règles. Anarchie, illégalité pour renier l'inégalité, milices paramilitaires. Une jungle des temps modernes qu'aucun reportage ne peut porter au plus près de cette vérité. Le film : The other side ...

Ce cinéma qui porte l'actualité du monde, n'est ni réquisitoire, ni militant, les films politiques comme ceux de Costa Gavras appartiennent à un autre genre. Il s'agit de raconter de l'intérieur comme l'a fait le français Laurent Cantet avec l'écrivain Leonardo Padura, ce film Retour à Ithaque racontait l'hiver dernier, 6 mois avant le tintamarre de ces derniers jours, la réalité cubaine vue de l'intérieur. Portée dans sa complexité, et non pas en courant derrière un cortège officiel de présidents européens en transit pour négociations diplomatiques et commerciales.

Prendre le temps de la réflexion, comme le fait la japonaise Naomi Kawase, dans son film AN . Hier en ouverture d'un Certain Regard dans celui d'Isabella Rosselini, présidente du jury. Ni documentaire, ni militant, l'histoire d'une discrimination. Les lépreux étaient considérés par la loi, nuisible à la société, marginalisé par la loi. Discrimination abolie depuis peu, mais des séquelles dans la société japonaise habitué à la fragmentation. Reconnaître l'autre n'est pas un acte de générosité, c'est s'enrichir de la rencontre, du différent, dans nos époques confuses, ce cinéma rappelle ses évidences.

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