Le rose, ça a longtemps été la couleur attribuées aux filles… c'est aussi la couleur la moins aimée des Français. Y aurait-il un lien, peut-être ? Giulia Foïs revient sur l'histoire du rose… et explique qu'au fond, elle préfère le violet.

Le rose, ça a longtemps été la couleur attribuées aux filles… c'est aussi la couleur la moins aimée des Français. Y aurait-il un lien, peut-être ?
Le rose, ça a longtemps été la couleur attribuées aux filles… c'est aussi la couleur la moins aimée des Français. Y aurait-il un lien, peut-être ? © Getty / Colin Anderson Productions pty ltd

Du bleu pour les garçons, du rose pour les filles

Esprit de contradiction, peut-être ? Allez savoir… Mais je suis loin d’être la seule. Dites-moi, à chaque fois qu’on pose la question aux français : "quelle est votre couleur préférée ?", ils répondent quoi, à votre avis ? Le bleu, évidemment. Bleu couleur des garçons, aujourd’hui et depuis un siècle maintenant… Couleur de l’héritier mâle… Car oui, on ne s’est pas encore tout à fait débarrassé de l’idée que c’était mieux, un mâle, rapport à la transmission du nom et du patrimoine, qu’une petite grue à qui il faudra faire un trousseau pour qu’elle parte fabriquer d’autres petits mâles dans une autre famille – l’ingrate. 

L’histoire pesant toujours son petit poids dans l’inconscient collectif, dans une belle symétrie, dites-moi, à votre avis, quelle est, le plus souvent, la couleur la moins aimée des français ? Le rose, évidemment. 

À la fois je les comprends. Au bleu la force, le courage, la puissance royale ;  au rose, la délicatesse, la fragilité, et l’éphémère d’un végétal… 

Aux bleus, Louis XIV, aux roses Barbara Cartland, impératrice douairière couleur bonbon, papesse fuschia du roman de gare, qui non seulement s’habillait exclusivement en rose, mais qui a aussi, et durablement, inondé la planète de blondes ingénues, douces, candides – voire un peu cruches - éveillées à elles-mêmes – voire au monde - grâce à l’homme et à l’amour. Mais attention, un amour chaste, pur, tendre, bref, gnangan… 

Et oui, ça, c’est un tout petit peu agaçant. 

Rose, c’est la couleur de cette littérature qui nous coince à jamais dans nos donjons de princesses, éternels personnages secondaires d’une planète toute bleue, quand l’autre moitié de l’humanité a tout le loisir de la conquérir. Ados, jeunes adultes, on en a été gavés, un peu comme quand, enfants, on se jetait sur la bibliothèque rose. Et là, le rose est couleur d’enfance, d’innocence, et au fond d’ignorance… 

Voir la vie en rose, c’est quoi ? 

C’est faire preuve, certes, d’une sacrée dose d’optimisme, mais aussi  d’un manque cruel de lucidité. 

Attribuer le rose aux filles, c’est les confiner dans cette case bien sage où elles n’auront ni savoir, ni pouvoir, c’est les corseter dans un carcan guimauve dont elles ne sauraient s’émanciper. 

C’est le tailleur Chanel de Jacky Kennedy, première dame éternelle, icône irréprochable, impassible, accessoirement muette ou presque. C’est le fourreau de Marylin, dans Les hommes préfèrent les blondes, femme enfant vorace, vénale, fausse cruche et vraie greluche. C’est, aussi, la robe Vichy de Bardot, la petite fiancée des français ET fantasme sur pattes... Et c’est là que ça se complique. 

Le rose et eros

Le rose, c’est aussi le carré rose, sur les films érotiques

C’est le Minitel rose

Et que le clitoris est appelé bouton de rose

Et que la feuille de rose est une caresse du Kamasutra. 

Et qu’alors le rose sent aussi le souffre, le sexe et la luxure… C’est le trouble, c’est le flou et ça n’est pas tout à fait un hasard si le triangle des homosexuels déportés était rose lui aussi… Car le rose, avant d’être considéré comme une couleur à part entière, était tout simplement un avatar du rouge, une sorte de rouge délavé, si vous voulez. 

Et le rouge, c’est quoi ? C’est, longtemps, la couleur des robes des prostituées, c’est la lampe que l’on met à l’entrée des bordels. C’est la couleur de la chair ardente, explosive, de la passion débridée… 

Résultats des courses, nous, les filles en rose, on se retrouve complètement coincées. Écartelées et compressées. En rose, on est l’innocence ET la tentation, le petit ange ET le démon. Qu’on soit totalement infantilisées, ou hypersexualisées, comme toujours, on est piégées, face à deux injonctions aussi fortes, aussi ancrées, que parfaitement contradictoires. Et le pire, c’est que, derrière tout ça, y a quand même  une belle arnaque. 

Une belle arnaque

À l’origine, le rose est la couleur des hommes. Parce que c’est une déclinaison du rouge qui est longtemps celle de la puissance et de la force. Sur des tableaux du Moyen-Âge ou de la Renaissance, les rois posent souvent en tunique rose. Les femmes, elles, sont en bleus, couleur de la vierge Marie. 

Sauf que, entre autres choses évidemment, rien ne s’expliquant jamais par un seul facteur, au XVIIIe siècle, La Pompadour s’entiche du rose, se met à en porter, à s’en farder. Ça n’est pas très étonnant quand on connaît l’esprit, la culture, la soif de liberté de la marquise, qui donne, d’ailleurs, son nom à une Rose. Sauf que la favorite du roi est autant admirée que détestée. 

Devenant sa couleur, le rose se met à incarner la futilité, la versatilité, la manigance et la fausseté. On en est là quand, au début du XXe siècle on se met à fabriquer des layettes sexuées : les petites filles récupèrent le rose. 

Et c’est pour ça que je préfère le violet. C’est l’une des couleurs des mouvements féministes, depuis les suffragettes et dans le monde entier. Pourquoi le violet ? C’est du rose… Avec du bleu dedans.  

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