On a beaucoup parlé du Grenelle. À force, ça s’appelle un "bruit médiatique". Mais le débat dure et nombreux sont les témoignages qui expriment un vrai sentiment d'impuissance formulé aussi via le hashtag #PayeTonBurnOutMilitant, et l'intervention récente de la militante Anne-Cécile Mailfert au micro d'Europe 1.

Violences conjugales : quand le milieu associatif s'épuise
Violences conjugales : quand le milieu associatif s'épuise © Getty / chinaface

Le silence d’Anne-Cécile Mailfert, lundi matin, sur Europe 1

Cette toute petite seconde que la présidente de la Fondation des Femmes prend pour répondre à la question de Mathieu Belliard, l’animateur : 

Europe 1 vient de diffuser le témoignage d’une victime de violences conjugales. Elle a raconté les coups, elle a raconté sa peur, elle a dit, surtout, ses tentatives, multiples, pour pouvoir porter plainte. Et la police qui lui répond que ça ne sert à rien, et la justice qui met des mois à délivrer une ordonnance de protection, et la solitude qui se creuse, et la menace qui se rapproche, et le courage qu’il lui faut, ce matin là, pour parler à la radio... 

Je leur ai demandé 'si je dépose plainte, qu'est-ce qu'il se passe ?'. Le policier était gêné, il m'a dit 'la justice ne fera rien, vous n'avez pas de traces de coups'.

Des témoignages comme celui-là, évidemment Anne-Cécile Mailfert en a entendus. Militante de longue date, cette souffrance-là, elle connaît, cette émotion-là, elle sait. Figure médiatique, les micros, les studios, elle est habituée. 

Et pourtant ce matin-là à la veille du Grenelle, on sent sa gorge se nouer, on entend sa voix s’étrangler. On est en direct, elle s’excuse, elle dit qu’elle est épuisée, elle dit qu’elle en a marre. Marre de répéter que oui, ça sert de porter plainte, et que non, on ne peut pas mettre des mois à mettre en place des mesures pour protéger une femme en danger. Marre de rappeler qu’il y a, dans ce pays, sur les violences faites aux femmes, des défaillances à tous les étages. Marre de vider, dit-elle, l’océan, cette masse de violence, à la petite cuillère. C’est bien pour ça que les associations ont demandé un Grenelle, rappelle-t-elle. 

Il faut qu’il y ait un seul Grenelle, pas deux, pas trois, un seul. Il faut que ça change significativement les choses, et donc il faut y mettre les moyens

Les moyens, c’est la clé. Le nerf de la guerre. On le dit, on le sait. Il faudrait de l’argent pour former les policiers, les magistrats, les avocats. Pour leur apprendre à entendre les mots de celles qui trop longtemps se taisent… Et leurs silences, aussi, savoir les écouter. 

En tout, un milliard, voilà ce qu’il faudrait. 78 millions, voilà où on en est. Et ça, ça ne bouge pas, grande cause nationale ou pas. Grenelle ou pas. Les statistiques, elles ne baissent pas. 1 femme sur 2, aujourd’hui, en France sera, au moins une fois dans sa vie harcelée, agressée, et/ou violée. 1 sur 2. Les chiffres sont là. 100 femmes tuées depuis le début de l’année, les jours passent, la liste continue de s’allonger. Mais ça ne bouge pas. D’où l’épuisement, le découragement, l’océan, qu’on vide à la cuillère. D’où cette micro-seconde de silence, d’Anne-Cecile Mailfert, pleine d’une colère sans doute qu’on ne dit pas, pleine d’un désespoir qu’on veut garder pour soi. 

Anne-Cécile Mailfert n’est pas la seule à l’exprimer, ce découragement

Il y a même un hashtag, qui circule, en ce moment : #PayeTonBurnOutMilitant. Et derrière le mot-clé des messages qui disent la fatigue, le sentiment d’impuissance, et le ras le bol… Des appels au viol, des menaces, et des trolls. Parce qu’elles osent dire qu’il y a urgence, qu’on tue, qu’on viole, partout, en France. Depuis #MeToo, elles montent au front. Le soir, le matin, elles y vont, sept jours sur sept, continuellement, elles répètent inlassablement : "on ne tue pas, on ne viole pas, et nous, on veut juste les mêmes droits", en fait c’est aussi simple que ça. En face, on dit "qu’elles exagèrent, qu’elles mentent, ces harpies, ces vipères. Affabulatrices ou sorcières sont quand même un peu hystéro, ces féministes, ces virago". 

Garder son calme, ne pas trembler, retenir une larme, et inspirer, expirer, puis recommencer. Réexpliquer, sans s’énerver, marteler toutes ces évidences, ces chiffres et ces atroces cadences : au XXIe siècle, en France, c’est un viol toutes les sept minutes, et un meurtre tous les deux jours, ce n'est pas du sexe, ce n'est pas de l’amour. C’est une violence insupportable, ce sont des crimes intolérables, ça les empêche de dormir et elles se battent comme elles respirent. Pourtant le message ne passe pas. Pourtant en face, ça n’imprime pas. Sondage Ipsos, en Juin dernier : pour 60% de Français, les hommes ont des pulsions sexuelles qu’ils ont du mal à refréner. Du coup la faute repose sur elles, à celles qui les auraient tentées et certains viols sont… justifiés. C’est ce que pense un tiers des Français. 

Deux ans de combat, tout ça pour ça. Si la parole s’est libérée, les oreilles elles, restent bouchées. Elles disent "harcèlement, agression", et on leur répond "séduction" Dialogue de sourd ? Certainement pas. Tout le monde sait bien de quoi il s’agit, mais on déplace la discussion, il faut détourner l’attention. S’inquiéter pour la galanterie à la française, comme on dit. Il est habile, le bouquet de fleurs : au moins on parle pas des violeurs. La liberté d’importuner, y a rien de mieux pour rassurer tous ceux qui se sentiraient castrés. Les agresseurs ? Pas vus, pas pris. Oui, tout le monde sait de quoi il s’agit. Mais faut croire que tout le monde s’en fout, sinon on n’en serait pas là, à recommencer les mêmes débats. Je vous jure, c’est à devenir fou. Alors le Grenelle, on y croit, mais est-ce qu’au fond, on a le choix ? Après une toute petite seconde de silence, je vous dirais que non...

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