Depuis la semaine dernière, les déclarations de l'ex-championne Sarah Abitbol provoquent un séisme dans le milieu du patinage artistique. Les violences sexuelles commises sur les sportives seraient loin d'être des cas isolés. Giulia Foïs revient sur cette affaire et ce mot d'excuse "trop vague".

Sarah Abitbol, Bratislava, janvier 2001
Sarah Abitbol, Bratislava, janvier 2001 © AFP / OLIVIER MORIN

Pendant qu'au Sommet de la pyramide, ministre des Sports et présidents de fédérations se bagarrent à coups de demandes de démission et de refus de démission pendant qu'on se refile la patate chaude avec une certaine classe ("moi je ne savais pas, mais toi, tu savais"). Alors c'est celui qui est l'entraîneur de Sarah Abitbol, Gilles Beyer, qui s'est exprimé à l'AFP, piteux, contrit, il dit qu'il est désolé et même sincèrement désolé. Un peu comme moi, quand je vous fais une chronique trop longue, quand je vous l'envoie trop tard, je suis désolée.

Sauf que lui, on n'arrive pas bien à savoir pourquoi exactement.

Pour l'avoir réveillée une première fois en pleine nuit, elle avait 15 ans, elle était jolie, il a passé la main sur son visage, il lui a dit "chut fait pas de bruit, faut pas réveiller tes amis, viens avec moi, sois sage et je vais t'apprendre la vie" ? 

C'est pour ça, pour ce premier viol, pour le stage de La Roche-sur-Yon, ou pour celui de la patinoire, pour celui des vestiaires ou pour celui du parking. 

Je veux dire, c'est la fellation forcée qui l'embête ou la culotte arrachée qui l'enquiquine ?

Désolé pour les mains qui plaquent, désolé pour les doigts qui palpent, désolé pour les larmes qui coulent, désolé pour le corps qui se roule en boule. 

Bien, on ne saura pas, le mot d'excuse est vague, à peine dessiné sur un coin de table vite torché, vite balancé "hashtag déso je t'ai agressé sorry sorry si je t'ai violée" ? Ah non, pardon même pas vu qu'il ne l'a pas violée ; ses souvenirs sont un petit peu différents à lui. Sarah Abitbol dit un viol, c'est moche, un viol, c'est un viol ça pue le cracra alors que là on est sur du plus joli et plus léger, un petit imprimé Liberty, de la relation intime inappropriée avec beaucoup de guillemets, ça a l'air tout doux, dit comme ça sauf que chacun de ces mots pique, chacun de ces mots gifle et chacun crache à la gueule de la vérité

Parce que ça dit quoi "relation" à part qu'on est deux dans le partage d'un lien, d'une complicité charnelle, sentimentale et donc d'une intimité ? 

On ne le répétera jamais assez le viol n'est pas une sexualité, ça n'est pas un échange de caresses, même de très mauvaise qualité.

Le viol est une violence qui, justement, nie l'autre, son existence, sa réalité ; écraser l'autre, piétiner ce qu'il est, écrabouiller ce qui fait de lui un sujet pensant, conscient, désirant ou ne désirant pas et pire, ne pas reconnaître ce qu'on lui a fait, le nier et donc une deuxième fois, non, ça n'est pas inapproprié, pas plus que ça n'est inadapté, inconvenant, déplacé, incorrect ou aucun de ces synonymes d'ailleurs.

On parle de violer quelqu'un ici, pas de cracher par terre dans la cour de récréation.

Et c'est marrant, on aime bien cet anglicisme marrant comme il ressort à chaque affaire de viol. Ça devrait faire tilt en chacun de nous d'ailleurs, le premier à l'avoir employé, c'est Bill Clinton, évidemment, dans l'affaire Lewinsky, allègrement repris ensuite par Dominique Strauss-Kahn dès la sortie du Sofitel. Et hop là, triple salto double pirouette, on la retrouve pile poil dans la bouche de Gilles Beyer, légèrement moins subtil qu'une figure de patinage artistique, on est plus au niveau de la grosse ficelle-là, tirée également par Christophe Ruggia qui, lui, parlait plutôt, pour être tout à fait précise, de relations particulières avec Adèle Haenel et de malentendus et d'erreurs. 

C'est pratique, l'erreur, ça vous évite la cour d'assises quand on commet un crime parce qu'une erreur, ça se comprend, ça s'explique, ça se justifie, ça s'excuse.

Et c'est exactement ce que fait Gilles Beyer en présentant ses excuses à Sarah Abitbol. Attention, il ne dit pas pardon. Pardon ce serait un pas de plus sur le chemin de la contrition. Le philosophe Vladimir Jankélévitch disait "Le pardon est là précisément pour pardonner ce que nulle excuse ne saurait excuser". Ouais, mais lui, il en a des excuses Gilles Beyer : il n'a pas fait exprès, il ne savait pas, il n'avait pas mesuré l'impact que ça pouvait lui causer. Attendez, aujourd'hui, dit-il, il a conscience que, compte tenu de ses fonctions à lui et de son âge à elle à l'époque, ses relations étaient donc inappropriées. 

Mais alors quoi ? À l'époque, il ne se rendait pas compte ? Ou alors elle n'avait pas cet âge-là ? Ou alors il n'avait pas cette fonction-là ? 

Quoi qu'il en soit, ça ne change rien au résultat. Si d'aventure, il l'avait agressée, si par malheur il l'avait violée, c'était, il faut croire, à l'insu de son plein gré et pas CQFD, bien tenté, coco mais ça ne suffit pas au parquet, qui vient d'ouvrir une enquête préliminaire pour viols et agressions sexuelles sur mineurs. 

À Sarah Abitbol, qui vient de les refuser ses excuses. Gilles Beyer lui souhaite, comme un ultime pied de nez, de retrouver désormais une vie apaisée après 30 ans d'anxiolytiques et d'antidépresseurs, elle va peut-être réussir à y arriver parce qu'elle a commencé à en parler, pas parce qu'elle a reçu un mot d'excuse sur un bout de papier.  

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