C'est un nom, cette semaine, qui se trouve au cœur des questions de genre. Celui d’Olivier Duhamel, accusé d’inceste par sa belle-fille dans un livre qui délie toutes les langues, et avant tout pour dire : "ah non, pas lui, ce n'est pas possible" ou alors : "ah ben, lui, ça ne m’étonne pas".

"À chaque affaire de viol ou d'inceste, c'est la même chose…"
"À chaque affaire de viol ou d'inceste, c'est la même chose…" © Getty / Ana Maria Serrano

Ce sont deux réactions réflexes qui abreuvent. Une affaire qui prouve encore que, si les langues se délient aujourd’hui, que si les victimes parlent, les oreilles, elles, restent bouchées, les yeux fermés, le cerveau obstrué par un béton nommé déni. 

À chaque affaire d’inceste, à chaque affaire de viol, c’est la même chose… 

Et c’est non. Non ça ne se peut pas. Non, ça n’existe pas. Je ne veux ni le croire, ni le voir, ni l’entendre. Pas ça. Pas comme ça, pas là. Pas mon voisin, pas mon patron, pas mon pote. Pas possible. Alors pas Olivier Duhamel. Pas lui, là, dans mon salon, à la télé. Tout près, si près de moi, et si souvent, à force, un proche, dont la voix m’accompagne, dont les idées, parfois, me nourrissent et m’apprennent, parce qu’il est au fond, autant dans mon intimité qu’il fait autorité. Alors pas lui. Je le connais, enfin c’est tout comme, je le respecte, et je l’écoute, je le regarde, je le trouve beau mec, d’ailleurs. 

C’est comme Strauss Khan, il "est charmant, il est brillant, il est intelligent". Et donc il a pas besoin, pas besoin de forcer, pas besoin de violer. Ca, c’est pas de moi, c’est d’Elisabeth Guigou, oui, celle-la même qui préside aujourd’hui la Commission sur l’inceste, l’amie fidèle, volant au secours de celui qui se retrouve… comment on dit, déjà ? "Cloué au pilori médiatique" ? Oui, voilà, c’est ça. Formule réflexe, formule toute faite, prête à penser, ou plutôt à ne pas penser, jamais. 

Non, foncer, tête baissée, dans la brèche ouverte par les sons de ces noms qu’on ne connaît que trop bien, Guigou, Strauss Khan, Duhamel, des amis, une bande, on dirait, la bande d’une époque, celle de tous les excès, excès de pouvoir, excès de caviar, la gauche caviar, le pied à Saint-Germain, la tête dans les paillettes, qui, aujourd’hui, incarne, pour certains, la connivence et l’indécence. 

Alors ils y sont allés, de leur commentaire, ils ont déversé, avec une satisfaction certaine, leur joie de voir l’un de ceux-là tomber. Pour eux, Duhamel l’a fait, tout simplement parce que, comme Matzneff, il en était, de cette clique qui, avec son fric, ou sa notoriété, croit pouvoir tout acheter, les corps, surtout ; tout écraser, les faibles, avant tout ; tout transgresser, et la loi, beaucoup, puisque la loi, c’est eux, après tout. Oui, Duhamel l’a fait justement parce qu’il passe à la télé. Et c’est chouette, ça, comme idée. Ben oui, parce que vu que nous, la télé, on y va pas, eh ben chez nous, ça se peut pas. Chez nous, on fait pas ça. Le violeur, c’est un fou, un marginal, un loup garou. Ah non vraiment, pas de ça chez nous… Et c’est comme ça et voilà tout…

Et revoilà qui ? Le déni 

Et encore, quand on dit déni, on est gentil. La vérité c’est quoi ? La vérité c’est que tout le monde savait, c’est que tout le monde sait toujours, et que tout le monde a toujours su, qu’on violait partout, tout le temps, à tous les étages de la société. On a même les chiffres, et depuis des années. 

On les répète, mais ça ne veut pas rentrer : le viol, c’est 96 000 femmes tous les ans ; l’inceste, c'est 6,5 millions de Français

Ça ferait beaucoup de loups-garous, quand même, avouez…  Ça fait surtout 1 femme sur 10, autour de vous, comptezComme 1 enfant sur 10, soit 2, au moins, dans la classe de vos gamins. Ce qui veut dire que, oui, leur bourreau, qu’il soit père, grand père, beau-père, vous l’avez certainement croisé, approché, frôlé… En tous cas, il vous ressemble, et peut-être même que vous lui avez parlé, que vous vous êtes marré, et si ça se trouve, allez, vous l’avez vu à la télé. Oui, cette proximité-là, on préfèrerait éviter.

C’est un miroir, braqué, des questions, qu’on aime pas trop se poser. Car si ça peut-être lui, alors et nous ? Nous qu’est-ce qu’on a fait ? Qu’est-ce qu’on a pas fait ? Qu’est-ce qu’on a su, qu’est-ce qu’on a tu ? Je sais, ça pique. On a pas le choix, en vrai, si on veut avancer. Il va falloir un jour l’affronter, cette réalité, si on veut vraiment que plus jamais, jamais, jamais, ni nos enfants, ni leurs copains, ni leurs voisins, et ni leurs mères, et ni nos sœurs, jamais. Va falloir apprendre à écouter. Accepter de voir. Et puis penser. Enfin, agir. Il est temps. On grands maintenant. Ca va faire mal, mais on va supporter. 

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