Le 8 Mars, c'est la Journée internationale des femmes. Parité, violences, tâches ménagères... Giulia Foïs fait le point : ça donne quoi, concrètement, la journée d'une femme en France (et ailleurs) ?

Le 8 mars est la Journée internationale des femmes. L'occasion de se pencher sur la parité homme / femme
Le 8 mars est la Journée internationale des femmes. L'occasion de se pencher sur la parité homme / femme © Getty / lechatnoir

7h : cette nuit, j’ai rêvé que j’avais un sexe d’homme

À moi. Dans mon pyjama. Énorme. Un baobab. Et pas les branches, einh, le tronc. J’en croyais pas mes yeux, je vérifiais, et ouais, j’avais ça. Waouh la puissance que j’avais ! Je me baladais dans l’appartement, je bombais le torse et là, bam ! Le mur. Aïe. En fait, ça rend super vulnérable ce truc, non ? Je crois que c’est à peu près le moment où je me suis réveillée. J’avais tapé dans la tête de lit. 

7h15 : j’hésite devant ma penderie : jupe ou pas jupe ?

7h15 : hyper soulagée d’être une femme (enfin, d’être LA femme), j’hésite devant ma penderie. En même temps, j’ai de la chance d’hésiter. Parce que les hommes, c’est d’un triste, leur garde robe… Pantalon, pantalon, pantalon… Alors que moi, la femme, j’ai de la chance, je peux mettre un pantalon, une jupe... Ah non, pas de jupe. Pas ce matin, non, ce matin, je prends les transports en commun. Alors la jupe, euh, c’est bon. Pas envie qu’on me regarde les cuisses. Pas grave, je mettrai une jupe ce week-end. Peut-être. 

8h30 : je dépose mon fils devant l’école maternelle

C’est drôle qu’on dise encore « maternelle » aujourd’hui… Alors que parfois, le lundi, c’est quand même son père qui l’accompagne. J’ai de la chance, il m’aide, mon mec, à la maison. Je sais, c’est drôle aussi qu’on dise « il m’aide » alors que bon, c’est sa maison et son fils autant qu’à moi, mais bref. Si, par exemple, je lui demande de m’aider à débarrasser la table, il va le faire. Alors que j’ai des copines, tin tin, même pas en rêve, leur mec, il le fait. Donc j’ai de la chance. 

8h45 : je conduis pour aller au travail

Enfin, si j’ai de la chance, je rate pas mon bus. Alors je cours. Des fois, j’y vais en voiture, au bureau. J’ai de la chance, parce qu’en Arabie Saoudite, les femmes, elles ont pas le droit de conduire. Enfin, elles avaient pas le droit. À partir de juin, elles devraient pouvoir. Comme quoi, on a beau dire, quand même, ça avance. 

Moi, je ne conduis pas, là, parce que la voiture est au garage. Mon garagiste, il a plaqué en gros, au dessus de son bureau, « femmes au volant, mort au tournant ». C’est pas vrai, il paraît qu’on a moins d’accident, j’ai essayé de lui dire, mais il ne m’a pas écoutée. Il m’écoute jamais vraiment, mon garagiste. Je demanderai à mon mec d’aller récupérer la voiture, à mon avis, il devrait pouvoir le faire. Je verrais. 

11h45 : "manterrupting" en réu

Avec tout ça, il est 11h45. Depuis 45 minutes, je suis en réunion, et j’ai toujours pas réussi à en placer une. Et pourtant, j’ai bien bossé, je connais mon sujet, mais dès que j’ouvre la bouche, paf, y en a un qui me pique la parole. C’est pas qu’il ait forcément grand-chose à dire, mais ça à l’air plus fort que lui. Et c’est systématique. 

Les Américaines ont trouvé un mot pour ça, c’est rigolo, ça s’appelle le « manterrupting ». 

Et même Christine Lagarde dit qu’elle le subit au FMI. Alors si elle, elle arrive pas à terminer ses phrases, vous imaginez, moi, LA femme… 

12h : ouh la bonne vanne

À la cantine, on m’a fait une bonne vanne. J’ai pris une clémentine, on m’a dit : « ah oui, toi, tu les aimes bien juteuses ». J’ai pas relevé. Ah non mais si je dois prendre la mouche à chaque blague un peu dégueu, je vous jure, j’ai pas fini. 

15h40 : je termine ma journée de travail

D’ailleurs, si, en fait, j’ai fini. Enfin, je devrais avoir fini. Il est 15h40. À partir de maintenant, si on compare mon salaire à celui d’un homme au même poste, c’est le moment où je commence à bosser gratos. Y a des associations qui appellent à faire grève à cette heure-là. Je ne suis pas d’accord. Je trouve qu’on a de la chance. En Iran ou en Afghanistan, les femmes ont moyennement le droit de travailler. Ou alors que pour certains postes. Si c’est dans l’intérêt de leur famille. Et avec l’autorisation de leur mari. Et moi, ma mère, elle avait le droit de travailler, mais au tout début, elle avait pas le droit de toucher son salaire sans l’autorisation de mon père. Alors franchement, oui, ça avance. 

16h : je tente d'éviter le "salope" de fin de journée

Je suis en retard. Pour aller chercher le petit.  Je cours, je cours, je cours. Enfin, j’ai des talons, donc c’est limité. C’est peut-être pour ça qu’il a pu me rattraper. Je marchais pas assez vite. C’est ma faute, je l’ai pas vu arriver. Il a l’air débile avec son ananas à la main, mais je suis coincée. Le trottoir est tout petit. Et la camionnette derrière moi m’empêche de reculer. Il se met tout près de moi, beaucoup trop près. Il a même pas besoin de parler fort. « J’ai vu une voyante. Elle m’a dit que si une belle plante voulait bien de mon ananas, ce serait une bonne journée. Tu veux bien de mon ananas ? » Je souris, j’ai pas envie, j’aime pas qu’on me tutoie, mais je me force. Faut sourire, faut désamorcer, on sait jamais. Trouver le moment où on pourra se tirer, mais pas trop brusquement, pour pas l’énerver. Surtout, éviter le « salope » de fin de journée. Et encore, j’ai de la chance, il fait jour, alors ça va, j’ai pas peur. Le souci, c’est que, comme je souris, il croit que c’est ok. Alors il me demande ce que je fais dans la vie. Et là, comme la camionnette est partie, ben je me tire. 

Pas assez vite, fichus talons. Du coup je l’entends son « connasse, va te faire baiser ». J’ai eu de la chance, c’était pas « salope ». J’ai eu de la chance, parce qu’il est 18h30 et que depuis que le réveil a sonné, 98 femmes ont été violées en France. Si si, y en a une toute les sept minutes. Mais pas moi, pas là. 

J’ai de la chance, moi, c’est ma journée. 

Alors que mon mec, non. Une journée de l’homme, y en pas.

Programmation musicale
  • Joe DASSIN

    Les champs-Elysées

    2000

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